Vacances agricoles

Mes parents nous amenaient en vacances alternativement chez ma grand-mère, dans le Klettgau schaffhousois, terre natale de mon père, et chez des cousins éloignés à Fully ou à Champex, en Valais, terre de ma mère.

Cette année-là, ce fut Guntmadingen. Mon cousin Bernard, neuf ans aux prunes, était venu avec nous. J’en avais huit.

Après le voyage en train (près de cinq heures pour le Klettgau… ; un changement à Bienne, un changement à Zurich, un passage de frontière à Eglisau, passage dans le sud du sud de l’Allemagne encore marquée par la guerre ; un changement à Schaffhouse ; le tram jusqu’à Beringen, et la fin à vélo à travers la plaine), les vacances, pour moi, c’était d’abord des odeurs.

A la sortie du tram, à Beringen, petite bourgade tout en longueur, au pied du Randen, je plongeais dans les odeurs de fanes de pommes de terre brûlées par la chaleur, ou ce parfum si particulier du blé mûr.

En Valais, à Martigny, même au cœur de la ville, nous plongions dans le soufre et le cuivre, dégagée par la bouillie bordelaise qui enduisait les murs des mazots des vignes d’une magnifique couleur bleu-vert, moirée.

A Schaffhouse, dans mon souvenir, reste attachée la senteur poisseuse des pommes de terre et celle plus acide, mais encore très sucrée, du blé. Au Valais, l’odeur du soufre.

Le Klettgau, c’est une plaine qui s’étale de la Suisse vers l’Allemagne, à l’ouest. En fait, c’est un ancien lit du Rhin, parti rouler ses eaux vertes plus au sud. En été, les champs de luzerne et de haricots alternaient avec les champs de blés, de pommes de terre, parfois un peu de maïs. Au pied des montagnes rondes, il y avait des vergers à hautes tiges : pommiers, poiriers, cerisiers. Tout à l’ouest, près de Neunkirch et Hallau, on entrait en terres vigneronnes.

Je l’ai dit, cette année-là, mon cousin était venu avec nous chez notre grand-mère. Mes parents repartirent en nous abandonnant  à ses bons soins. Nous nous barbouillions de framboises, de fraises et de cassis piqués au jardin de notre chère « Mutti », nous grimpions dans le cerisier… et faisions les mistons avec les enfants du village, même si, en tous les cas les premiers jours, nous ne comprenions rien à leur baragouin.

Le voisin, un fermier, avait deux fils, dont l’aîné était à peu près du même âge que nous, Nous avions pris l’habitude de débarquer chez lui pour donner un coup de main à Markus, son fils. Nous l’aidions à nettoyer l’étable. Ensuite, nous passions dire bonjour aux deux jeunes taureaux déjà interdits de pré. En salaire de notre aide, nous avions droit à un verre de lait, et une part de tresse maison beurrée et confiturée. Ou un peu de « speck » avec de la moutarde sur un morceau de pain et un verre de jus de pomme.

Le temps passait, dans ce pays de Cocagne, et les vacances tiraient vers leur fin. Le temps des moissons était arrivé. On nous demanda de venir donner un coup de main.

Il faut dire que ces paysans étaient organisés en coopérative. Ils appartenaient pour la plupart à une secte protestante où on insistait beaucoup sur le travail communautaire. Ma grand-mère, bien que n’ayant pas de ferme et originaire d’un autre canton, appartenait aussi à cette Eglise. Elle décida de nous envoyer à la corvée. Et ce fut ainsi que nous nous retrouvâmes, un matin, installés avec la femme du voisin sur la moissonneuse-botteleuse, attelée à Victor, le cheval noir, partis pour traverser une partie de la plaine, jusqu’au champ de blé à moissonner ce jour-là., partis pour une longue et chaude journée.

La fermière était une magnifique femme, qui me fascinait. Elle avait un large visage, avec une peau très foncée, tavelée de tâches de rousseur presque noires. Des lèvres charnues. Des cheveux noirs crépus ramenés en chignons sur la nuque, avec des mèches rebelles tout autour du visage. Toujours souriante, une voix étrange, légèrement grasseyante. Elle était Allemande, mais avait été recueillie par des gens de la région pendant la guerre.

Les moissons se passaient en partie à l’ancienne. Des hommes avançaient dans le champ avec des faux. Le blé se couchait. Les femmes rassemblaient les épis en gerbes. Les enfants regroupaient les gerbes en petites meules : une gerbe au milieu comme pilier, cinq gerbes appuyées contre ce pilier, une gerbe cassée pour faire un chapeau. Mais deux chevaux, attelés à une moissonneuse-botteleuse, avançaient le travail dans une partie du champ. Les gerbes étaient crachées par les machines, encore en bois.

Les chevaux portaient une espèce de bonnet de macramé rouge et beige en coton, qui couvrait leur tête et descendait jusqu’au dos et sur le poitrail. Sous le ventre, accrochée à leur cou et à leurs hanches, il y avait une grande toile dans laquelle bourronnaient des herbes. La fumée ainsi dégagée les protégeait des taons, énormes dans cette région, et de leurs terribles piqûres. Pour les faire patienter, au bout de leur museau, une musette pleine d’avoine qu’ils machouillaient philosophiquement.

A dix heures, il y eut une première pause. La poussière qui voletait autour de nous nous avait asséché la gorge. On nous donna une bouteille de jus de pomme domestique, un morceau de pain et un peu de fromage. Allongés à l’ombre d’une des meules de blé, mon cousin, Markus et moi, nous avalâmes notre collation. Et reprîmes le travail dès que les adultes s’y remirent.

A midi, rebelote : casse-croûte, arrosé de jus de pomme fait maison.

A seize heures, rerebelote : les quatre-heures, pain, pomme, jus de pomme. La chaleur était terrible. La poussière nous avait jauni les mains, le visage. Même nos vêtements semblaient avoir passé des jours et des jours à la lumière. totalement décolorés. A nouveau, nous profitâmes de l’ombre d’une meule, avec notre troisième bouteille de jus de pomme. Que nous bûmes très vite. Et en redemandâmes. Que nous bûmes d’un trait.

Et voilà que nous ne pouvions plus nous lever. Des fous rires. Puis une torpeur qui nous terrassa. On nous laissa dormir. Ou devrais-je dire cuver ?

En fait, par la vertu de la chaleur, le jus de pomme était devenu cidre. Et, dans cette communauté qui était en principe abstinente, ce jour-là, tout le monde se retrouva légèrement « quine », sauf peut-être les buveurs de bière.

Quant à nous, nous rentrâmes, vers vingt heures, avec un terrible mal de tête, qui déborda largement sur le lendemain.

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