Une Grande Dame

Jamais, oh non jamais, elle ne serait sortie non coiffée, sans chapeau, ni gants, et ni écharpe de soie autour du cou. Non, jamais.

Exception faite des lundis, mercredis, et vendredis aux premières heures.

Dans la petite ville qui me vit naître, au mitan du siècle passé, aucune femme de son âge, et encore moins une grande bourgeoise de son rang, ne se serait exposée au regard « en cheveux » et en tablier, quand bien même en eût-elle porté entre ses quatre murs. On sortait vêtu de pied en cap, sans trop d’ostentation, mais néanmoins en affichant discrètement sa qualité sociale. On portait le vêtement en adéquation parfaite avec les circonstances.

En journée, rien, quasiment, n’aurait permis de distinguer la dame de la bonne société de la femme de l’ouvrier, si ce n’est une meilleure coupe des vêtements, une meilleure qualité des tissus, peut-être une coiffure mieux apprêtée. Mais, en fin d’après-midi, vers 16 h 00, ces dames se préparaient pour leur traditionnel five o’clock tea : elles enfilaient leurs bas de soie, une robe de cocktail, posaient un bibi ou une capeline, avec voilette ou non, sur leur chignon lissé, enfilaient leurs escarpins, leurs gants, jetait sur leurs épaules le manteau ou l’étole de fourrure et commandaient voiture et chauffeur pour se rendre dans le bar du meilleur hôtel de la ville. Elles y papotaient, jouaient parfois au whist ou au bridge. Lors de concerts, de soirées de théâtre ou de gala, elles sortaient le grand jeu, les perles et les diamants, et leurs époux portaient smoking.

Ainsi, jamais elle ne serait sortie non coiffée, sans chapeau, ni gants, ni écharpe de soie. Non, jamais. Exception faite des lundis, mercredis, et vendredis matin aux premières heures.

Elle était notre propriétaire. « Une dame, une Vraie Dame », ainsi que le disait ma mère. Ma mère, modeste épouse d’un modeste mécanicien, qui ne craignait à peu près personne, ma mère, qui plantait son regard bleu glacier, du haut de son mètre soixante et de ses quarante kilos, dans les yeux de n’importe qui sans faiblir, ma mère lui témoignait un très grand respect, respect que je subodorais très vite, malgré mon très jeune âge, être légèrement teinté de crainte.

Nous vivions alors dans un petit immeuble, partie usine, partie habitation. Madame H., veuve d’un manufacturier de notre ville, nous louait le deuxième étage ; elle occupait le premier, un magnifique appartement haut de plafond, avec de grandes baies vitrées donnant sur un jardin enchanté. Notre propriétaire y cultivait, dans un désordre savamment orchestré, de splendides rosiers que je pouvais admirer depuis la fenêtre de ma chambre.

Tout dans son intérieur respirait la vieille famille, le confort, les biens accumulés de génération en génération : les tentures or passé, les papiers peints qui devaient dater du 19è siècle, les meubles, Louis XV authentiques pour la plupart, encore plus anciens. Il y avait des portraits de familles, des peintures à l’huile de peintres régionaux célèbres, des sculptures. Des objets délicats en porcelaine ou en cristal animaient la relative austérité de certaines bibliothèques patinées par l’âge. Une pendulette dorée se mirait dans un immense dessus de cheminée. Une «neuchâteloise» au cabinet laqué et peint de roses pompons rythmait le temps, depuis longtemps, si longtemps.

Pour moi, avoir le droit d’y pénétrer relevait du plus grand privilège, et c’était rarement possible.

Impossible d’imaginer cette délicieuse vieille dame autrement que tirée à quatre épingles. Petite, toujours nette sur elle, jamais un cheveu ailleurs que là où il devait être, elle avait l’œil vif, le parler net. Elle se tenait toujours très droite, marchait à pas rapides. De profil, et malgré l’âge, elle ressemblait à un camée, sans bavure. Elle vivait avec une domestique, toujours vêtue de noir, avec un petit tablier blanc et une coiffe blanche.

Ainsi, il semblait vraiment impossible de l’imaginer sortie non coiffée, sans chapeau, ni gants, ni écharpe de soie.

Non, jamais, s’il n’y avait eu, dans notre impasse, les lundis, mercredis, et vendredis matin.

En ce temps-là (comme tout cela paraît loin, et pourtant si vif dans ma mémoire), le cantonnier venait avec un cheval nettoyer notre petite rue non bitumée. C’était toujours très tôt le matin, les lundis, les mercredis et les vendredis. Son cheval, un grand et majestueux bourrin aux larges pâturons blancs, alezan avec une flamme blanche sur le front et une crinière blonde fournie, mâchonnait quelque graminée, s’ébrouait de temps en temps, encensait du col, grattait d’une patte patiente le sol en terre battue de la rue.

Et parfois, il larguait un crottin majestueux que le cantonnier laissait derrière lui et sa charrette. C’est alors que madame H. surgissait, en robe de chambre vieil or, brodée de rose, à peine attachée sur sa chemise de nuit, en mules coquettes, les cheveux en bataille, juste retenus par quelques épingles. Elle portait des gants de filoselle pour protéger ses mains. Armée d’une pelle à balai (localement appelé «une ramassoire») et d’une balayette, elle se précipitait sur le cadeau laissé par le cheval-cantonnier, qu’elle emportait aussi vite pour nourrir ses rosiers.

Car madame H., en grande dame qu’elle était, estimait de son rôle et de son rang d’aller chercher dans la rue, au lever et sans apprêt, le précieux étron et ses sels minéraux, et de ne pas abaisser sa domestique à une telle tâche.

Une Grande Dame, vraiment.

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