Un Vin indigène pas étranger

En ces années-là, je louais chaque hiver, avec une amie, un mazot dans le village d’origine de ma mère. L’occasion, chaque fin de semaine, de nous retrouver, elle venant de La Chaux-de-Fonds, moi de Genève. D’aller pister le skieur à travers les quatre vallées. De courir les magasins de Martigny ou de Sion. Et d’aller tester les spécialités régionales, dans les auberges locales. Comestibles, mais aussi liquides, les spécialités.

Nous avions un voisin. Dans le village, il était considéré comme un étranger. Il venait d’une des vallées qui alimentent la Dranse, et son parler était un poil différent ce celui du village. Un peu plus chuintant, un peu moins chantant, avec des « r » roulés-soufflés.

Ancien mineur, épargné par la silicose, il avait participé à la construction du Mauvoisin, de la Grande-Dixence, du tunnel du St-Bernard, mais aussi d’un puits dans le Jura neuchâtelois, une année où la nappe phréatique de cette haute vallée s’était tirée du côté du Val-de-Travers. De ce séjour en terre très étrangère, puisque protestante, il avait gardé de bons souvenirs, nous assurait-il, notamment ce distillat typique de chez nous, dont il avait adapté la recette à ses moyens, car il n’avait pas d’alambic. Il avait également gardé le goût des femmes des vallées jurassiennes. Cet amour des belles étrangères l'avait amené à engrosser une sommelière qui avait fait le voyage inverse. Le jour de leur mariage, il ramena la jeune femme, enceinte jusqu’aux yeux, à la vigne pour terminer l’ouvrage. Quant à lui, il partit à vélomoteur, effectuer seul le voyage de noce. Qui fut une vraie noce de quinze jours.

A l’occasion d'un réveillon du 31 décembre, nous nous sommes retrouvés, mon amie, un ami venu d’outre-Atlantique, un mien cousin et moi, à festoyer dans la petite cuisine de notre mazot. A minuit, le voisin débarqua pour la « bise » aux demoiselles. Il était déjà passablement imprégné. Nous lui avons proposé un verre de champagne. Mais il a refusé d’un grand geste du bras et d’une grande dignité : « Jamais de vin étranger, non mais ! »

Et de se précipiter chez lui, et de revenir aussi vite, pour trinquer à la nouvelle année, avec une bouteille de … Mostaghanem !

 

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