Enfant, je n'étais pas un ange. En tout cas pas tout le temps.
J'aimais les chats, certes, mais je chicanais souvent mon petit frère, que je trouvais drôlement envahissant, car accaparant tout le temps l'attention de ma mère. J'avais des copains, mais j'étais très sélective, et gare à ceux qui ne trouvaient pas grâce à mes yeux. Ils s'en voyaient : je me comportais en chef de bande, et j'avais les rieurs dans ma poche.
Ma mère avait fort à faire avec mes incartades.
Un jour, une famille arrivant de Sicile est venue s'installer dans une des anciennes fermes, totalement dénuée de confort, au pied de notre colline, à la limite du Grand Marais. Le père, la mère, et trois ou quatre enfants, dont un inscrit dans ma classe. Un garçon. Nous avions neuf ans, en troisième année primaire. Ce garçon semblait plus âgé que nous. Il avait une peau foncée, des yeux noirs enfoncés dans les orbites. Un profil déjà dur, aigu. Des cheveux lisses, noirs avec un reflet bleuté. Il s'appelait Pino.
Nous étions au milieu de l'été lorsqu'ils se sont arrivés. J'ai envie de dire qu'ils ont débarqué dans notre petite ville, les mains dans les poches. Leurs bagages : quelques valises en carton, tenues fermées par des ficelles ou des sangles. Aucun meuble. Un dénuement total.
Les voisins, la communauté italienne de notre ville, la paroisse catholique ont aidé cette famille à se meubler sommairement, et ont apporté quelques touches de confort supplémentaire. Mais, tous ces gestes de solidarité ne palliaient pas totalement à l'inconfort dans lequel devait vivre cette famille. Pas de chauffage central, juste un poêle en fonte pris dans le mur séparant la cuisine d'une des chambres. Pas d'eau chaude, à peine de l'eau courante. Un appartement transpirant son humidité, au printemps et à l'automne, gelé en hiver. Certains planchers étaient bombés, au point qu'il paraissait difficile d'installer dans ces pièces des meubles sans qu'ils ne penchassent dangereusement. Précision : notre vallée se situe à près de mille mètres d'altitude, et il peut y faire -30° plusieurs jours de suite, fin janvier, début février.
Je savais tout cela. Je connaissais l'immeuble, pour avoir d'autres camarades d'école qui vivaient là, dans l'une ou l'autre de ces deux masures. Leurs parents avaient parfois amélioré en bricolant le confort de leurs appartements, mais tout cela restait un confort très basique. Je savais tout cela, néanmoins, j'ai très vite décrété, du haut de mon arrogance, que "Pinocchio" sentait mauvais, était sale, et comme il ne parlait pas le français, était un idiot. Un jour, ma mère m'entendit le traiter de "sale piaf, Tchink a la merda". Ni plus, ni moins. A neuf ans ! Encore aujourd'hui, j'en ai le rouge qui me monte aux joues.
La réaction de ma mère fut immédiate : une bonne gifle. Puis une discussion pour comprendre d'où pouvait me venir ce mépris. Et pour m'obliger à revoir mon jugement, elle décida d'inviter cet enfant étrange et étranger à venir chez nous tous les jours, après l'école, les après-midis. Au programme, 4-heures, bains dans notre salle de bains, et devoirs avec mon aide. C'est ainsi que je découvris le plaisir d'enseigner, d'apprendre l'italien ou le sicilien, et de me découvrir un nouvel ami !
Qui semble-t-il ne m'a jamais tenu rigueur de ma méchanceté et a su bien vite me démontrer qu'il était capable de voler de ses propres ailes.
Quelques mois plus tard, ses parents, avec l'aide de la communauté italienne, ont trouvé un autre appartement, plus confortable, dans un autre quartier de la ville. Du coup, Pino a changé d'école. Et je ne l'ai plus revu pendant ma scolarité. Je crois savoir qu'il est devenu mécanicien en automobiles.
Il a servi d'excellente leçon, et je l'en remercie encore aujourd'hui. C'est grâce à lui, et à cause de ma bêtise, que j'ai découvert qu'on pouvait se montrer ouvert à l'étranger sans risquer de perdre quoi que ce soit de ce qui fait nos vies.
Photographie prise par le père de l'auteure, été 1956 ou 1957
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