
Mon frère, trois ans aux prunes, à tricycle, dans le parc de la rue du Jardin, enfin normalisé... nous sommes en 1958
Photographie prise par mon père
C'était une toute petite rue. Même dans une petite ville comme la nôtre, cette rue était toute petite. Mais c'était un monde, un univers à elle toute seule. Nul magasin, ni échoppe d'artisans dans cette impasse. A son entrée : deux grandes usines. Puis deux entrées de maisons locatives adossées à des jardinets en contrebas d'une route. Un grand escalier qui menait du fond de la vallée à la colline du Vieux-Collège. Une petite maison de deux étages prolongée par une petite manufacture de montres. Des jardins d'ouvriers. Et, fermant l'impasse, un parc public. Séparant l'impasse de la route principale qui pénétrait dans notre ville, une rangée de maisons locatives.
Le sol de la rue était en terre battue, Certains trottoirs, là où il y en avait, n'avaient aucun revêtement, ou alors des dalles de béton en carreaux de chocolat, souvent explosées par des mauvaises herbes têtues.
Cette impasse était donc à l'abri des grands flux d'automobiles. Nous, les enfants, nous en avions profité pour nous l'approprier et nous l'utilisions pour nos jeux aussi bien en été qu'en hiver. Nous en avions investi la route, les jardins et le parc public. Hockey, football, constructions de forts de neige et d'igloos, théâtre dans le jardin, tir à l'arc, exploration de la jungle du parc, varappe sur les murs de soutènement de nos cours, ski, patins à roulettes, gendarmes et voleurs, batailles rangées contre ceux de la Concorde ou du Crêt-Vaillant... seule notre capacité imaginative bornait l'utilisation de cet univers préservé
Les murs des maisons vibraient parfois sous l'envoi des balles lorsque nous jouions des heures durant, à "la cerise". La grande vitre de l'atelier de fonte de la manufacture est souvent tombée en mille morceaux, après un shoot intempestif dans un ballon erratique ou un slap shot malencontreux. Mon frère et quelques autres casse-cous invétérés, descendaient les deux volées de marches du vieil escalier en trottinette ou à ski. Il nous arrivait aussi de les chercher longtemps, avant d'entendre leurs rires descendre le long du tronc d'un sapin dans le parc où ils s'étaient perchés haut dans ses branches.
Dans le jardin derrière la manufacture, nous montions des spectacles, au grand amusement des ouvriers, spectateurs privilégiés bien qu'involontaires de nos westerns et romans de cape et d'épée.
Le parc était un lieu magique : pas de goudron dans ses allées ; un fouillis de taillis, d'arbustes, d'épicéas, quelques marronniers d'Inde, des frênes et des érables aux samares volantes, des tilleuls et des hêtres dont on mangeait les faînes. Un fond, caché sous les frondaisons, une tête de Beethoven au regard furieux et au front plissé par le génie, sous une chevelure échevelée. Au centre du parc, sous une colline qui nous paraissait bien haute, à nous les petits, on avait aménagé une grotte avec un bassin. Il nous arrivait de l'explorer, de l'eau jusqu'aux mollets, persuadés que nous trouverions des secrets enfouis dans les profondeurs de la terre, qui sait, un dragon même. Plus tard, devenus un peu plus grand et avant qu'on ne transforme ce lieu rempli de magie, nous cherchions à faire tomber les moineaux venus se désaltérer sur les pierres entourant la flaque d'eau dans le bassin. Il fallait beaucoup de patience et ramper sur la terre battue comme des Sioux dans la Prairie pour approcher les pious-pious gazouillant et tenter, d'une pichenette, des les basculer au moment où ils nous montraient leur trou-lou-lou, la tête au-dessus de la surface de l'eau, le bec occupé à siffler un peu de liquide. Mais voilà, les coquins ne tombaient pas... Je n'ai en tout cas pas souvenir d'avoir jamais vu un seul de ces piafs insolents dans le bain.
Sur les bancs au soleil, les vieux du quartier venaient fumer leur "stumpen", glaviotaient de temps en temps entre deux vacheries lâchées à propos d'un tel ou d'une telle, les mamans, lassées de tourner en rond dans ces quelques mètres de terrains inégal avec les poussettes des plus petits, s'y posaient pour bavarder, tricoter ou broder quelque vêtement. Dans le bac à sable, certains ingénieux ingénieurs en culottes courtes construisaient des réseaux routiers, des châteaux. Chaque année, ce bac était purgé de son sable et les cantonniers retrouvaient un parc entier de mini-autos et camions, enfouis et oubliés là par leurs propriétaires, ou par des copains pas toujours très amicaux.
En été, le soir, il servait de lieu de ralliement intergénérationnel et interquartier. On y organisait des parties de gendarmes et voleurs qui duraient bien au-delà du début de la nuit et qui débordaient aux alentours, parfois jusqu'à la Combe-Girard, voire jusqu'au Voisinage. Parfois, il y avait danse, au son d'un orchestre improvisé par les habitants des environs.
Dans mon souvenir, c'était un grand parc, immense, avec une vraie forêt. Toute petite, je pensais même qu'on devait y trouver des sorcières ou des fées, la nuit. En réalité, il devait à peine couvrir un demi-hectare. Un jour, on l'a civilisé. On a goudronné ses cheminements. On a éclairci la forêt vierge. On a arasé une partie de la colline, supprimant la grotte. A sa place, on a créé une esplanade et domestiqué le bassin en le protégeant d'une gentille sirène en bronze tenant un poisson. Les fanfares de la ville venaient parfois y donner l'aubade.
Au lendemain de ces transformations, j'ai trouvé le parc plus petit, comme désenchanté, et, si nous avons continué à y jouer, il ne nous procurait plus ce petit frisson d'aventure si exquis. Vous savez, celui qui vous fait dresser les poils le long de la colonne vertébrale au moindre bruit ou souffle d'air.
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