Parfums, senteurs, odeurs

En ce moment, j'écoute Melina. Melina Mercouri. MESOGEIOS, O METANASTES, E EPISTOLE... Au-dehors, il neige, et dans mes oreilles, un peu de bouzouki, la raucité douce de la voix de la chanteuse, sa langue aux sons chuintés, juste ce qu'il faut de chaleureux, de poétique, pour rendre un jour d'hiver plus doux.

Me manquent juste les odeurs de la mer Egée, de la Crète ou du Pirée.

Les odeurs… voilà peut-être mon premier sens, celui que j'utilise le plus, avec la vue, qui suscite en moi le plus de réminiscences. Je renifle tout. Et des images surgissent.

Odeurs des fanes des pommes de terre, qui me ramènent, avec celle du blé, dans le Klettgau.

Odeur de la bouillie bordelaise associée à la vallée du Rhône.

Odeur métallique, acide et poussiéreuse du vieux train à vapeur allemand, aux tentures de velours du XIXè siècle, qui nous conduisait de Schaffhouse à Beringen quand nous ne prenions pas le tram, dont l'odeur était différente : moins acide, plus lourde, plus graisseuse et boisée, comme dans les galetas.

Odeur, soufrée, acide et âcre, de la fumée des feux de tourbe des maisons de ma ville, qui jaunissait l'atmosphère en hiver.

Odeur minérale de la ville d'à côté, à l'atmosphère teintée de rose, car on se chauffait massivement au charbon et au coke.

Odeur de l'ozone (oui ça sent), si perceptible en automne, lorsqu'on passait près de l'usine à gaz.

Odeur de vase, d'algues du chef-lieu, écœurante pour moi, comme était écœurante celle des chutes du Rhin, de ces eaux remuées inlassablement.

Odeurs des sapins, des foins coupés qui envahissaient nos vallées, pénétraient dans les immeubles au cœur de la ville.

Odeurs de chanterelles, farineuse et citronnée, et de cèpes, fumée, de feuilles de noyer, astringente comme le "vin" qui en est tiré, des sous-bois de Corrèze où j'ai vécu quelques temps.

Odeur des tissus neufs dans les magasins, odeur si particulière du velours des sestrières.

Odeur d'encre des livres neufs.

Odeur des repas à la maison, des tresses au beure de grand-maman, le dimanche.

Odeur des feux de bois, des torrées dans les pâturages jurassiens, à l'automne venu..

Odeur de ma grand-mère, faite de sa crème Nivea, de son savon, et des relents de sa cuisine.

Odeur de la dernière patronne de ma mère, parfum luxueux, crème de beauté, poudre de riz, et cigarette blonde. J'en rêve encore.

Odeur de cet homme que j'ai aimé, bière, whisky, cigare et parfum, ou de cet autre que j'ai fini par détester, âcre, tenace.

Odeur, exécrable, du parfum de mon voisin qu'on peut suivre à la trace sur des kilomètres, qui vous saoule et tue toutes perceptions olfactives pendant des heures.

Odeur de savonnette des gens trop propres, qui vous remplit la bouche d'un goût acide.

Mais je n'arrive pas à me souvenir de l'odeur de mon père, ni de ma mère lorsque j'étais enfant. Ils ne sont associés à aucune odeur. C'est étrange.

Mon chez-moi d'enfant sentait l'encaustique, parfois un peu l'eau de Javel. Les armoires, lorsqu'on les ouvrait, exhalaient la naphtaline. Tous nos vêtements en étaient imprégnés. Et tant d'autres odeurs..., de la bonne cuisine, mais aussi de celles du lait qui a débordé, des "patates cramées", du gaz qui s'épand dans la cuisine.

L'odeur de la moutarde me rappelle la maladie. Ma mère concoctait des bains, des enveloppements ou des cataplasmes à la farine de moutarde lorsque mon petit frère faisait ses terribles accès de fièvre. Lorsque je sentais cette odeur dans l'escalier qui menait à notre appartement, je savais qu'il était malade et que je devais me tenir à carreau. Longtemps, je n'ai pas pu manger de moutarde, alors que j'adore ce qui est acide ou amer.

Ma mère avait un parfum "Nuit de Paris" (je crois), de chez Just. Le mettait-elle ? Avait-il une odeur ? Pas l'ombre d'un souvenir olfactif. Pourtant je sais que j'y mettais mon nez.

Pour mon père, j'arrive à ressentir la brillantine dont il oignait ses cheveux ondulés, le "petrolhan" aussi…, la térébenthine et les différents vernis stockés dans son atelier de bricolage, les farts pour le ski. Mais ces odeurs sont dissociées de lui, et je ne me souviens pas qu'il ait émis le moindre parfum ? Quelle sera l'odeur qui le ressuscitera dans ma mémoire ?

 

Et pour finir, un disque de Tasoyla, chanteuse et joueuse crétoise de luth.

 

Noter cette page

8/10 sur 1 vote

Sélectionnez une note dans le menu déroulant.