Avant mes six ans, il n'y avait pas de poste de télévision dans notre petite ville (*). Trop encaissée, sans antenne de relais assez puissante sur les montagnes qui l'entourent, elle ne permettait pas une bonne capture des ondes. Le seul poste, à ma connaissance, se trouvait dans la salle d'auberge de la métairie de l'alpage au sud de notre ville. Y aller prenait, avec mes petites jambes, presque deux heures.
Je n'avais jamais vu la "télé". J'en avais entendu parler, la ville bruissait de cette nouveauté que certains chanceux avaient pu admirer, ça ou là, chez des parents habitant Genève, Lausanne, ou des lieux encore plus exotiques et mieux équipés. Mon père, qui prenait très à cœur sa mission d'éducateur, décida que je devais voir la chose avant mon entrée à l'école. Il prit prétexte de la finale de
Ce jour-là, un peu après le repas, on m'habille pour l'excursion prévue. Je suis tout émoustillée, et la perspective des deux heures de marche avec mon père ne me douche absolument pas. J'avais déjà fait plus et pour moins de promesses alléchantes. En plus, me voilà enfin devenue grande, digne de confiance, puisque mon père m'invite à partager une de ses passions. Ma mère reste à la maison avec mon frère, bien trop bébé encore pour avoir droit à ce spectacle.
Dehors, le temps est au beau, seuls quelques nuages bourgeonnent sur
Le temps tourne, et la chaleur devient de plus en plus lourde. Nous sommes dans la forêt, il fait sombre, l'air colle à la peau. Et nous arrivons près de la lisière, juste avant une grande loge. Je sens mon père nerveux, et je modère mes ambitions de naturaliste et botaniste en herbe en mettant ma main dans la sienne. A peine constatons-nous que devant nous le ciel est devenu noir d'encre, qu'un éclair et fracas simultané ébranle sol. La foudre frappe un grand arbre dans la clairière derrière la loge. L'arbre se fend en deux et prend feu. Je n'ai pas peur, forcément… mon père est là. Nous restons à l'abri de la forêt pendant que l'orage gronde au-dessus de la prairie, la pluie s'abattant brutalement sur la nature devenue silencieuse. Saint Pierre allant jouer aux quilles plus loin, la pèlerine mise, nous repartons en pressant le pas, ce dont je ne me fais pas prier. J'en ai un peu marre, j'ai soif et j'ai envie de voir le spectacle promis.
Nous arrivons enfin. Comme à l'accoutumée, la salle est pleine de promeneurs et de joueurs de cartes. Les chasseurs sont là, à l'entraînement, avec leurs brunos du Jura, leurs pipes et cigares. Mais à la différence des autres dimanches, un calme relatif et une tension particulière règnent dans la salle, dont la moitié est déserte, et l'autre archibondée. Contre le pilier central, presque collé au plafond, à près de trois mètres du sol trône l'objet de l'excursion. On a regroupé les chaises autour des tables qui font face à l'écran et tous les regards sont dirigés vers la chose. Le match a déjà commencé. Des hommes en shorts aux genoux courent dans tous les sens après quelque chose que j'identifie finalement comme une balle, mais qui disparaît souvent de ma vision. Parfois, un plan s'égare sur le public du Wankdorf, faces blanches sur fond d'habits noirs et gris. Le speaker est tout excité et parle à toute vitesse, comme à la radio. Au-dehors, on entend l'orage qui est revenu sur nos têtes. L'image gondole, saute, grésille, crépite, mais toujours revient.
En fin de compte, je ne trouve pas la chose si passionnante, et je m'intéresse aux chiens, qui semblent être les seuls avec moi à ne pas tendre le cou et plisser les yeux pour mieux voir ce qui se passe dans cette petite boîte. De temps en temps, une voix mâle commente par-dessus le commentaire du speaker l'action en cours, ou la décision de l'arbitre. Ou la salle lance des hourras ou fait entendre des grognements de déception, des claquements de langue désapprobateurs.
Soudain un grand silence, l'heure est grave. Pénalty à tirer. Dans la salle, rien ne bouge, personne ne se racle la gorge. Je relève la tête et je vois le joueur en gros plan poser précautionneusement la balle. Reculer. Se concentrer. Prendre son élan. Dehors, la foudre se rapproche et les coups de tonnerre font trembler le bâtiment, pourtant massif. Il shoote.
Et simultanément… :
Paf, l'image disparaît dans un craquement terrible, comme un déchirement de tout l'immeuble
Les lumières s'éteignent
Les chiens hurlent
Les hommes sursautent
Je me cache sous la table.
Un temps d'attente, tout le monde parle en même temps, ahuri, et on constate que le poste est bousillé mais qu'il n'y a pas d'autres dommages. La lumière revient, les hommes reprennent, un peu frustrés du résultat final, qui leurs parties de cartes abandonnées au début du match, qui leurs conversations, qui deux de blanc ou une panachée.
Bien que mon père m'ait expliqué que la foudre avait frappé le paratonnerre sur le toit de la ferme, près duquel on avait installé l'antenne de réception de la télévision, j'ai longtemps été persuadée que c'est le tireur de pénalty qui avait fait exploser l'image !
C'est en tout cas ce que j'ai raconté à mes copains de quartier, le lundi, copains qui n'en revenaient pas.
Papa ô papa, Jean-Claude Darnal (1960)
en mémoire des longues promenades avec mon père
(*) Note post hoc :
Une lecture de Wikipedia m'apprend que c'est à partir du 1er janvier 1958 que la télévision suisse va émettre régulièrement depuis ses trois studios : Genève, Lugano et Zurich.
Il était donc assez normal qu'il n'y eût pas ou peu de postes télévisés chez nous et je comprends donc mieux, aussi, l'ampleur des discussions et de la curiosité des adultes à propos de cette invention.
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