Elle est entrée dans ma vie, un jour de septembre 1996. 13 ans déjà. Un quart de ma vie à mes côtés. Il est ainsi des âmes que l’on rencontre, que l’on voit, dont on tombe immédiatement amoureux et qu’on adopte.
Le jour où je l’ai vue pour la première fois, je sortais d’une longue période noire. Mise sur le flanc pendant plusieurs mois, je venais tout juste de sortir du tunnel et je ne savais pas encore si je pourrai reprendre totalement les rênes de ma vie.
Ce jour-là, j’avais réussi à ne pas me cacher dans mon lit, la tête sous l’aile comme il m’arrivait encore de le faire. J’étais partie faire quelques courses, nous étions un samedi. La perspective de me retrouver dans un supermarché m’étant trop pénible, je suis allée dans une ferme dont le propriétaire avait organisé un marché. Outre ses produits, on trouvait, le samedi, regroupés dans un grand hangar, plusieurs stands : boucherie, charcuterie, boulange, produits du terroir. Et il y avait un bar, où l’on pouvait boire l’apéro en dégustant des ramequins chauds.
Ainsi, chaque samedi, cette halle grouillait d’une vie sympathique, point de rencontre informel de certains habitants des quartiers nord de la ville dans laquelle j’habitais.
J’étais dans cette foule, occupée à acheter quelques fruits et légumes, des boudins créoles et une tresse au beurre, comme celles que faisait ma grand-mère, lorsque je l’ai vue. Elle était dans une cage, avec un autre chaton. Elle m’a parue déjà grande, mais surtout très attentive à quelque chose que je n’arrivai pas à identifier tout de suite. Elle semblait magnétisée par quelqu’un dans la foule. Je m’amusai à suivre son regard, et c’est ainsi que je vis qu’elle suivait, tous muscles tendus, complètement absorbée par cette surveillance et absolument détachée du brouhaha qui emplissait le marché, un petit caniche.
Dans l’attitude qu’elle avait, il m’a même semblé percevoir qu’elle protégeait l’autre chaton, nettement plus apathique qu’elle.
J’ai trouvé la personne qui cherchait à placer ces chatons. J’ai tout de suite décidé d’adopter la petite femelle qui m’avait attirée. Nous l’avons baptisée Miss Liberty, car elle était née le 4 juillet 1996, d’une mère anglaise et de père inconnu, mais très vraisemblablent vaudois.
Depuis, elle partage ma vie et mon lit. Elle ronronne et me pétrit lorsque je la caresse. Elle me regarde de ses yeux d’or, et parfois, me fait la conversation. La nuit, de préférence à 2 h 00 du matin, elle me saute dessus et marche dans mes cheveux pour me réveiller et me faire constater que son assiette est vide, scandale absolu. Elle passe des heures sur une table sur le balcon pour observer les allées et venues des habitants du quartier.
Timide, discrète, elle peut aussi se montrer effrontée. Dans ses jeunes années, avant notre arrivée à Genève, elle allait dormir chez un copain, vieux matou revenu de tout, ou manger dans la gamelle des chiens de nos voisins, alors qu’elle prétendait être terrorisée par les canidés. Elle organisait parfois des séances de chasse en duo avec un jeune renard, dans le pré en face de notre jardin. Souvent, elle disputait aux corneilles quelques oisillons dénichés, fruit de leurs acrobaties aériennes. Bonne chasseresse, il lui arrivait de me rapporter des souris, en signe d’alliance perpétuelle et prolongée.
A l’heure où j’écris ce petit texte, elle dort juste à côté de mon clavier. Et ronfle un peu.
Je l’aime toujours autant qu’au premier jour.
Photographie prise par l'auteure, le 5 juillet 2009
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