Les Minarets

Je m’étais bien jurée de ne pas aborder l’actualité et ses trépidations sur ce site. Il y a bien assez d’autres blogueurs qui donnent leur opinion, parfois avec tact et mesure, souvent en dégoupillant des grenades d’invectives.

 

Mais aujourd’hui, les Suisses, à 58 personnes sur 100, ont refusé que les mosquées installées dans mon pays puissent avoir un minaret. Et je ne peux pas rester silencieuse.

 

En effet, il me paraît difficile de penser que les mosquées avec un minaret soient plus problématiques qu’une mosquée sans minaret. De même, je ne vois pas en quoi une mosquée serait plus dérangeante qu’une église, une synagogue, ou un temple zen. Ce sont des bâtiments. Ce qui pourrait m’interpeller, me déranger, ce serait ce qu’on y fait, ce qu’on y pense, que qu’on y dit. Ce sont donc les gens qui fréquentent ces constructions qui pourraient m’inquiéter.

 

Mais, lâcheté suprême, ceux qui ont appelé le peuple à voter ont prétendu, tout au long de la campagne, qu’ils n’avaient rien contre les musulmans en tant que personnes, mais qu’ils ne voulaient pas laisser s’édifier un symbole d’une religion étrangère à notre pays. Ils ont pris le prétexte d’une construction pour attaquer une communauté, parlant d’ « islamisation rampante » de la Suisse. Ils ont appelé aux valeurs fondamentales chrétiennes, qui seraient nécessairement totalement différentes de celles des musulmans.

 

Je ne suis pas chrétienne, je n’appartiens à aucune religion, mais je constate que des gens ont ouvert la boîte de Pandore en appelant à voter non aux minarets. Depuis lors, alors que je n’avais jamais entendu parler de déprédations contre une mosquée, et en tout cas pas contre celle établie à Genève, en quelques semaines, par deux fois, des gens ont caillassé la porte de cet édifice ou barbouillé de rose un mur. Une paille, direz-vous ! Souhaitons que ce ne soit pas celle qui cache la poutre.

 

Lorsque j’étais enfant, il y a un peu moins de soixante ans, je vivais dans une ville protestante, dans un canton protestant. Les catholiques, pourtant nombreux, s’étaient vus longtemps refuser d’édifier des clochers ; ils n’avaient pas le droit de sonner les cloches hors les sonneries du temple protestant. Les sœurs, les prêtres n’avaient pas le droit de se montrer dans les rues dans leurs habits religieux.

 

Cette situation étonnante qui voyait les catholiques vivre un déclassement dans leur propre pays était la conséquence de la dernière guerre que mon pays ait connu, celle du « Sonderbund », une guerre civile survenue en 1847, entre une ligue de sept cantons catholiques et les cantons protestants. Une guerre de quelques jours, opposant moins de 200 000 hommes, et qui a fait une centaine de morts. Une paille, pourrions-nous penser. Néanmoins, les catholiques, qui perdirent cette guerre et durent rentrer dans le rang, mirent plus de cent ans pour reconquérir leur égalité dans les cantons protestants.

 

Nous vivions la fin de ce purgatoire, mais à l’école, les enfants relayaient encore cet ostracisme : les petits protestants moquaient les catholiques en les traitant de « quatorze bourriques », les catholiques répliquaient par « protestânes » et régulièrement, les clans en venaient aux mains ; ils se la jouaient « guerre des boutons ». Cela faisait rire les adultes, mais pleurer parfois les gosses.

 

De mon côté, je n’appartenais à aucun de ces groupes. Je n’étais pas baptisée. Ma mère, catholique, avait épousé un protestant, venant de l’Est de la Suisse et appartenant à un groupe religieux méthodiste. Ils avaient jugé opportun de laisser leurs rejetons déterminer plus tard, l’âge et la raison venus, quelle religion ils embrasseraient. Nous étions quelques enfants dans la même situation, à cheval entre deux religions, constatant ce qui les rapprochaient et nous étonnant des les voir s’affronter.

 

Car enfin, à les écouter, ces petits soldats de dieu, ils parlaient du même dieu et de son fils mort et ressuscité.

 

Les seules fois où ils semblaient se mettre d’accord, c’était lorsqu’ils s’en prenaient à nous, les « sans religion », les « sans nom ». Quel nom pouvions-nous bien avoir devant dieu, puisque nous n’étions pas baptisés ?

 

Ce qui m’épatait aussi, adolescente, ce fut de voir à quel point jeunes catholiques ou jeunes protestants ignoraient l’histoire de leurs religions, que ce fût de leurs origines communes ancrées dans l’Ancien Testament, ou de ce qui les avait amenés à être séparés. Ils allaient tous aux « cours de religion » (les protestants) et au catéchisme (les catholiques), se préparant à la communion ou la confirmation. J’en savais plus qu’eux, et je me demande encore de quoi pouvaient bien leur parler les pasteurs ou prêtres, ou bonnes dames de la paroisse qui fût si inintéressant que cela coulait sur eux comme sur les plumes d’un canard. En fait, nombre d’entre eux avouaient vouloir communier ou confirmer pour les cadeaux des parrains et marraines et pour faire « comme tout le monde ». L’eau tiède habituelle.

 

Aujourd’hui, en Suisse, le peuple a dit à des personnes, Suisses également pour plusieurs d’entre elles, en se positionnant sur la question des minarets, que leur religion créait une différence peu acceptable. Et cela va permettre à certains, les plus fous, les moins confiants en eux, de s’en prendre directement à ces personnes. Un peu comme les gosses de mon enfance, qui perpétuaient une guerre depuis longtemps terminée, mais avec des risques de dommages bien plus grands.

 

Je prie pour que cela ne soit pas, mais à quel dieu dois-je m’adresser ?

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