Les joies du ski 3

La forêt était là, devant nous. Noire dans la nuit glaciale, juste parsemée de tâches blanches brillantes sous la lune. Entre les arbres, on voyait la neige, et vaguement la trace que nous allions devoir suivre pour redescendre dans la vallée.

Cette trace suivait approximativement le sentier qu'on pouvait parcourir en été, presque accolée au ruisselet, sec en cette saison, qui ravinait la combe. Par instant, elle s'en écartait, comme si elle voulait s'échapper de l'entonnoir et remonter sur la colline avant de s'égarer dans les prairies au-dessus de la ville.

En fait, il existait bien une sortie par les prairies, qui aurai pu nous ramener, avec nos skis, jusqu'à la maison, mais pour une raison que j'ignore, mon père décida de suivre le lit du ruisseau.

Nous voilà donc à glisser, dans le noir, entre les arbres. La trace était bien marquée, de nombreux skieurs l'ayant empruntée en fin d'après-midi, après le concours de ski. Nous prenions rapidement de la vitesse, et il fallait constamment contrôler celle-ci. Mais pas moyen de faire un grand chasse-neige, les troncs trop rapprochés nous en empêchant.

En plein jour, cette forêt est déjà passablement difficile à skier. Les arbres sont resserrés, il y a de nombreuses souches, des ronciers, des arbustes. Par endroit, la pente s'accélère et il faut slalomer entre les fûts. Alors de nuit, même avec le concours de la blancheur de la neige et de la lueur de la lune …

Brusquement, la forêt devient plus dense, et la pente s'accélère. Contrôle des carres, virage, contrôle des carres, hésitation, arrêt. Vite repartir, ne pas décrocher du groupe. Mon père est devant, masse sombre dans l'obscurité, mon frère le suit, petite chose noire qui semble rebondir d'une tâche noire à une autre tâche noire devant mes yeux. Comme à l'accoutumée, je ferme la marche, mais là, sur ordre de mon père. Je fais le balai. On ne sait jamais.

Loin devant, je vois la prairie tout au fond la combe. Sauvés, nous arrivons enfin !

Mais voilà que mon frère disparaît, avalé par l'ombre.

Je m'arrête et crie pour que mon père stoppe et remonte. Mon frère m'appelle : il est quelque part sur ma gauche. J'avance doucement, il me parle, et je finis par le trouver, mais sans le voir. Il a chuté dans l'endroit le plus sombre, semble-t-il, de cette combe obscure et il n'arrive pas à se relever. Il ne pleure pas, ne pleurniche même pas. Juste, il ne peut pas se relever, mais il m'assure qu'il n'a pas trop mal et qu'il peut bouger ses membres, mais pas bien. J'enlève mes gants et je lui prends un bras, du moins, je pense que c'est son bras, et j'essaie de l'aider à se relever. Pas moyen. Je finis par comprendre qu'il a les pieds vers l'amont, et la tête en bas. J'essaie de le faire tourner. Pas moyen.

Mon père arrive enfin, et saisit assez vite que mon frère est tombé dans un églantier.  Si on le tourne trop vite ou trop brutalement, il risque de se griffer la figure. Nous abandonnons nos skis. Et essayons de le dégager de là. Il faut dégager chaque membre précautionneusement de ces centaines d'épines, petites griffes acérées qui lacèrent et déchiquètent les vêtements de mon frère. Mais un bras libéré, c'est une jambe qui glisse et qui est faite prisonnière de l'arbuste. Une jambe libérée, et c'est le dos qui est repris. Les cheveux. L'autre bras… L'églantier ne veut pas libérer sa proie. Il est avide, l'églantier.

A force de batailler, j'ai pu enlever les skis de mon frère, en me faisant aussi lacérer les mains par ce satané arbuste. Et, au bout d'une petite heure de lutte, mon frère peut enfin se redresser, reprendre ses skis, abandonnant à l'arbre un gant.

Nous achevâmes notre course, parfaitement gelés. Il fallut déchausser les skis, et remonter les quelques mètres qui nous séparaient du fond de la combe à la colline sur laquelle était perché notre immeuble. Ma mère nous attendait, rongée d'inquiétude, les yeux enfoncés dans les orbites par la colère et l'angoisse. Mais lorsqu'elle vit mon frère, elle ne dit rien, se contentant de le prendre pour le dévêtir et le soigner. Il était couvert de griffures, son anorak laissant s'échapper de la bourre des déchirures infligées par l'églantier, les fuseaux dans un aussi piteux état.

Nous étions épuisés, même mon père, pour une fois, l'était aussi.

Et en plus de toutes ces émotions, il nous encore fallut subir une longue et douloureuse débattue, aux pieds et aux mains, qui dura bien une demi-heure.

Autant dire qu'il n'y eut plus jamais de goûter tardif sur l'alpage.

Encore que…

Deux ans, plus tard avec mes copains d'école, alors que la Standard se vit desservie par un téléski tout neuf et que nous y passions nos mercredis et samedis après-midis, il était tout à fait normal qu'après un goûter de tarte aux pommes mémorable et de chocolat chaud pris dans une loge voisine et bien après le coucher du soleil hivernal, nous rentrions par ce sentier, soit dans la combe, soit par-dessus les collines, en rigolant et faisant les fous.

Mon frère était aussi souvent de la partie, et pas le dernier en matière d'acrobaties et de guignoleries.

Sous-pages
Noter cette page

8/10 sur 1 vote

Sélectionnez une note dans le menu déroulant.