
La Standard
(image empruntée au site du téléski du Sommartel)
Par un après-midi radieux, après avoir assisté sur la "Standard", piste de ski d'un peu moins d'un kilomètre taillée dans les sapins, aux évolutions rageuses de futurs champions, dans le cadre d'un giron jurassien de ski alpin, et lors d'une de ces innombrables excursions dans laquelle nous entraînait notre père, nous nous retrouvâmes donc dans la salle de l'auberge habituelle, en face des Alpes.
On était dans une carte postale. Toute la journée s'était déroulée dans une carte postale. Un air froid, transparent, mais sans rafale de vent aigre ; une neige très sèche, fine et souple; des arbres figés sous leur chapeaux de neige ou leurs dentelles ; un ciel bleu à vous faire exploser les yeux, avec cette lumière si particulière du Jura en hiver à moins quinze degrés.
Pour une fois, je n'avais pas trop râlé. J'ai admiré le style de certains camarades d'école, membres du ski-club de notre petite ville. Je crois même leur avoir envié leur agilité. En effet, bien que mise sur les skis vers l'âge de quatre ans, je dois avouer que je maîtrisais encore mal les virages. Mais il est vrai qu'avec une moyenne d'une descente par journée de ski, on ne pouvait guère attendre de moi plus que ma proverbiale capacité à faire des escaliers et des dérapages latéraux pour damer la piste, à quoi on pouvait ajouter une grande dextérité dans la conversion, vers l'amont comme vers l'aval, acquise à force de ruser avec la pente. J'assurais aussi, je le concède, le chasse-neige ("le stemm" disions-nous), ainsi que le pas de patineur. Ajoutez à cela une couche de mauvaise grâce calculée et préadolescente, et vous comprendrez que je n'étais pas une future Lara Gut.
Nous arrivâmes à l'auberge assez tard, le soleil plongeait déjà derrière l'Armont. La vallée en contrebas s'assombrissait, bleuissant. Plus loin, derrière la chaîne parallèle à la nôtre, on voyait la mer de brouillard se contracter et moutonner et, plus loin encore, mais d'apparence si proches, les Alpes baignaient dans un rose, un rose si rose, qu'il en était presque de mauvais goût. Le ciel en devenait vert. A l'est, la lune, pleine, s'était levée.
Le spectacle était si beau que nous sommes restés un peu au-delà ce que nous aurions dû. Et ce fut la nuit tombée que ne repartîmes. Avancer dans la neige sur un espace dégagé tels ces pâturages, par une nuit claire, cela ne pose aucun problème. Il faisait plus froid, certes, mais il n'y avait toujours pas de vent, et la chaleur emmagasinée pendant la collation nous protégeait encore. Il ne fut pas question non plus de farter nos ski pour monter ou pour descendre. Mon père voulait que nous allions au plus pressé : rentrer et rassurer notre mère. En ce temps-là, pas de téléphone portable pour expliquer où on était. Et il ne voulait pas importuner un des rares promeneurs à être venus en voiture jusque-là pour nous ramener.
Il décida que nous devrions descendre
Les chutes furent nombreuses : on voyait bien la piste, mais pas vraiment le relief. Or, les jeunes champions avaient creusé leur trajet autour des jalons, et prise dans ce sillon, glacé, je fus passablement chahutée. Mais nous arrivâmes en bas, entiers tous les trois. Mon frère ne faisait pas trop le malin, mais s'en était plutôt bien tiré. Mon père nous encourageait.
Il fallait ensuite rejoindre la route cantonale par un petit plat dégagé, légèrement en pente, le moment le plus agréable de cette étrange expédition.
Le plus dur était encore à faire : la descente dans la forêt, jusqu'à la combe voisine de notre immeuble.
Mais cela est une autre histoire
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