
Le plateau final....
(image empruntée au site Terre & Nature)
J'aime la neige. Je ne devrais pas, je devrais en être dégoûtée. Mais non, j'aime toujours et encore la neige. Sa beauté, sa douceur, quand elle tombe, hypnotique, qu'elle rend silencieux notre environnement. Quand elle s'étale sur le paysage, nivelant ses aspérités, soulignant de blanc le noir des arbres dénudés, coiffant les sapins. Oui, j'aime la neige, qui craque sous nos pieds, qui bleuit quand il va neiger, ou rosit quand il va pleuvoir. Et pourtant je devrais la détester.
Mon père était un fou de marche, de varappe, d'efforts physiques. Il n'hésitait pas à nous faire marcher trois à quatre heures de rang, bien avant nos cinq ans. En hiver, le programme était le même, mais avec des skis au pied, par n'importe quel temps, même par blizzard.
Quand je dis des skis, je devrais dire des planches, souvent bien trop grandes, parce qu'héritées d'un cousin plus âgé. Au mois de novembre avant les premières chutes de neige, il rassemblait le matériel familial dans son atelier, sous les toits, pour le remettre en état. Et il ponçait les semelles de bois. Et il les laquait. Affutait les arêtes. Huilait les fixations. Assurait leur tenue sur le ski. Il vérifiait aussi nos chaussures.
Ma mère, avec l'aide d'une couturière à domicile, cousaient nos tenues, souvent avec des tissus récupérés sur des vêtements de nos parents. A la fin de l'été, elle avait entrepris de tricoter nos pulls chamarrés ou torsadés, nos culottes-bas, nos chaussons, gants, bonnets. Là aussi, la laine d'anciens tricots familiaux était recyclée.
Ainsi, parés, dès le mois de décembre, nos week-ends, quand ils n'étaient pas consacrés au patinage, nous voyaient, mon frère et moi sur nos skis, à crapahuter sur les collines ou les montagnes qui entouraient notre petite ville, derrière notre père, qui avançait à grandes enjambées glissées. Il avait déjà des skis métalliques et, à la montée, il mettait des peaux de phoque. Quant à nous, sur nos planches dont la semelle avait été enduite de résine pour coller à la neige, nous nous efforcions de suivre son rythme.
Par un phénomène que je ne m'explique toujours pas, la résine n'empêchait pas la glissade, ce qu'elle était pourtant censée faire. Nous avancions de cinquante centimètres, et reculions de trente-cinq. Crispions nos muscles pour ne pas reculer plus, projetions à nouveau nos corps vers la montagne, et c'était reparti pour une foulée de cinquante centimètres, et un recul de trente-cinq. Mon père avançait, droit vers l'amont, imperturbable, toujours plus loin de nous, tâche noire sur le blanc. Il m'exaspérait.
Le but le plus fréquent des grandes balades à ski proposées par mon père était une ferme d'alpage, sur une des montagnes au sud de notre ville. A pied en été, depuis la maison, il fallait compter une grosse heure pour y accéder, par des chemins de traverse, serpentant entre praires, forêts et pâturages. En hiver, et par temps clément, on mettait près d'une heure trente, en tout cas. Ajoutez une demi-heure pour moi.
J'arrivais donc au sommet bien après mon père et mon frère, essoufflée, énervée, suante. Il fallait encore glisser en terrain faussement plat, jusqu'à la métairie hospitalière, puisqu'on pouvait s'y restaurer. Mais avant, on enlevait les skis, on s'enfonçait dans la neige non tassée. On enlevait les moufles, on prenait un couteau et on raclait le plus possible l'horrible crème jaunâtre qui adhérait aux skis. Puis, les mains déjà gelées et gourdes, on prenait le "Toko" gris, et on en barbouillait la semelle propre, mais légèrement humide. On reposait les skis sur la neige. On tapait un pied contre l'autre jambe pour débarrasser la chaussure de la neige qui y collait. On vérifiait sous la semelle de la chaussure qu'il ne reste rien, ni neige, ni glace. Sinon, il fallait faire un demi-lotus debout, pour gratter tout ça. On posait délicatement le pied sur un ski, qui s'enfonçait dans le manteau blanc. On grinçait des dents. On redécrochait le sabot de neige sous la chaussure qu'on avait bêtement plantée dans la neige pour reprendre l'équilibre. Enfin, la chaussure, avec son pied, était calée dans la fixation, le boudin-ressort remontée au talon, la fixation fermée. Et on attaquait du second pied. Même danse, même grincements de dents. On enfilait à nouveau les moufles, on passait les dragonnes des bâtons aux poignets. Et hop, en route pour le dernier kilomètre vers le bonheur : une salle chaude, plein d'humains courageux et de vapeurs à l'odeur plus ou moins attrayante, avec la promesse d'un quatre-heures goûteux, du genre taillaule et beurre avec un thé sucré à la cannelle ou un chocolat chaud.
Qu'on croyait proche. Car, par un phénomène que je ne m'explique toujours pas, le passage de la résine qui colle mais glisse, alors qu'elle n'aurait pas dû, à la paraffine, qui devait permettre une lubrification de la semelle de ski et une glisse de rêve, ne fonctionnait pas. Et voilà que la neige adhérait au ski, s'agglomérait en sabots de plus en plus grands et collants, si bien qu'il fallait marcher avec des chaussures de plus d'un mètre de long. Essayez, vous verrez, ce n'est pas du tout pratique.
Pendant ce temps, mon père était déjà quasiment rendu. Et nous, nous ahanions sur le chemin du goûter promis. Et nous mettions plus de vingt minutes à ramer dans la neige, sur un parcours qui n'aurait pas dû nous prendre plus de dix.
Mais, rassurez-vous, au bout de ce "calvaire", la collation était là, la taillaule fraîche du jour nous attendait, la motte de beurre à côté. La chaleur de la salle, son brouhaha de conversations croisées, les volutes de cigares et de pipes nous plongeaient dans une douce torpeur, un bien-être de bébés repus. Nous admirions les Alpes…

L'hospitalière auberge....
(image empruntée au site de Terre & Nature)
C'était toujours au moment où nous commencions à nous endormir sur le coin de la table que notre père nous secouait pour repartir. Le froid nous attendait dehors, mais aussi la perspective, excitante, d'une longue descente jusqu'à la ville.
Mais cela est une autre histoire.
8/10 sur 1 vote
Sélectionnez une note dans le menu déroulant.