Le Commissionnaire

Dans notre petite ville, les usines se mêlaient aux maisons d’habitation. Nous vivions au rythme de ces fabriques, grandes et petites. Un peu avant 7 h 00, le matin, elles avalaient une foule d’ouvriers et d’ouvrières mal réveillés, vers 11 h 00, elles crachaient les femmes, qui se hâtaient pour aller chauffer la soupe. A midi moins le quart, elles éructaient les hommes. Et on reprenait à 13 h00, jusqu’à 17 h 30. Entre ces moments, il y avait les sonneries des écoles qui marquaient les heures de la journée, et lâchaient toutes les cinquante minutes les piaillées tourbillonnante des écoliers dans les préaux.


Peu de badauds pendant ces journées laborieuses. Ceux que l’on voyait aller et venir en ville étaient soit à la retraite, soit des « femmes au foyer » occupées à leurs courses quotidiennes, après avoir fait le ménage et le temps que les enfants sont à l’école.


Devant telle usine, on pouvait entendre le bruit sourd des presses, telle autre laissait s’échapper le son d’un exutoire à vapeur, ou des sifflements, ou des chuintements. De certaines émanaient des odeurs de térébenthine, de benzine rectifiée ou d’huile rance et surchauffée. Et juste à côté, la bonne odeur du pain d’un des boulangers de la ville, ou les tripes échaudées du boucher du quartier.


Notre maison était adossée à une manufacture. Notre impasse était bornée à l’ouest par une des ces grandes usines, et une autre, encore plus grande, nous séparait de la rue principale pénétrant dans la cité. Tous les jours, ces deux grandes usines accueillaient près de mille personnes, ouvriers, ingénieurs, employés de bureau.


En ce temps-là, les ouvriers n’étaient pas mensualisés, ce privilège était réservé à une élite. Le tout-venant était à la quinzaine, c’est-à-dire payé à l’heure ou aux pièces, tous les quinze jours, en espèces rangées dans des enveloppes brunes remises de main à main.


Ainsi, tous les quinze jours, il fallait amener au bureau du personnel une somme importante, en coupures et monnaies diverses.


Tous les quinze jours, un homme prenait sa bicyclette. Une bicyclette noire, à guidon anglais. Il portait un pantalon gris, ample, qu’il pinçait à hauteur des chevilles pour les protéger des rayons. Aux pieds, il avait des chaussures montantes noires à semelles épaisses. Sa veste, noire, était celle d’un vieil uniforme d’avant la Deuxième Guerre mondiale, avec des boutons dorés, et deux poches à double pli et rabat sur la poitrine. Pour moi, enfant, c’était déjà un vieil homme, chauve, légèrement édenté et claudiquant, mais jovial.


Et pourtant, ce vieil homme, tous les quinze jours, enfourchait sa vieille bicyclette torpédo, une serviette coincée sur le porte-bagages. Il se rendait à la banque, en saluant les quelques passants, s’arrêtant parfois pour prendre des nouvelles. Tout le monde savait quelle était sa mission ce jour-là. Quelques instants plus tard, on le voyait revenir, à grands coups de pédales, sans arrêt, la serviette pleine de la paie, toujours simplement coincée à l’arrière. Une petite estimation me fait penser qu’il transportait chaque fois près de cent mille francs.

A ma connaissance, il n’a jamais fait l’objet d’une attaque. Il n’a jamais pris la tangente non plus.


Notre petite ville, ouvrière, besogneuse, grise aux yeux des étrangers qui ne faisaient que la traverser, notre petite ville cachait pourtant des trésors. Et celui-là n’était pas des moindres.

 

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