Le Bon Pasteur

Il roulait à Vespa, tenant d'une main son chapeau, laissant les pans de son manteau flotter derrière lui, sa serviette de cuir coincée entre ses pieds, sur le marchepied de son scooter, toujours souriant, mais toujours aussi pressé. A ma connaissance, aucun gendarme ou agent de police ne l'a jamais arrêté. Peut-être n'osaient-ils pas, vu l'importance pour notre communauté du personnage.
Quand on le voyait, on pensait immanquablement à un personnage de Peynet, de Faizant ou de Sempé, petit homme tout habillé de noir, affairé, affable, décalé. Ce genre de personnes qui, bien que sans signe distinctif physique particulier, restent dans votre mémoire parce qu'ils sécrètent une poésie toute personnelle.
Ce farfadet était le pasteur de notre petite ville. Enfin, un des pasteurs de l'Eglise réformée évangélique du canton. Des autres, je ne me souviens pas, ou pratiquement pas.
J'ai déjà eu l'occasion de le dire, je ne suis pas baptisée et je n'ai pratiquement jamais eu affaire avec les hommes d'église, qu'ils fussent catholiques ou protestants, et ce petit homme aux cheveux blancs, je n'aurais en principe jamais dû le côtoyer autrement qu'en le croisant dans ses allées et venues en ville.
De fait, nous eûmes maille à partir, et très tôt.
Il pouvait bien donner l'air d'être un brin farfelu, ou avoir le genre préfet aux champs ; il pouvait bien s'arrêter au bord du trottoir pour prendre des nouvelles d'une passante ou d'un gosse jouant au ballon, il n'en était pas moins un pasteur convaincu de sa pastorale et de son rôle de guide du troupeau. Et je le découvris à mon tour.
En ce temps-là, bien qu'à l'école laïque et cantonale, les écoliers devaient suivre, dans le cadre scolaire, l'enseignement religieux, dispensé aux petits catholiques par les curés ou les dames patronnesses (et l'on appelait cela le catéchisme), et par les pasteurs pour les petits protestants (et cela se nommait "la religion", parfois on glissait irrévérencieusement et un brin "jeunes à la coule", la "rlijpette").
On cueillait les jeunes catholiques dès la première année primaire, et en deuxième année, les protestants venaient une heure plus tôt le mardi matin et entamaient la découverte de leur confession.
Quant à moi, je ne me sentis ni appelée par les catholiques, puisque je ne l'étais pas, ni par les protestants, ne l'étant pas plus. J'avais donc une heure de libre, quand d'autres apprenaient, peu ou prou, de gré ou de force, les noms des prophètes, ou les hauts faits de tous les saints.
Cela vint à l'oreille de notre pasteur motocycliste, qui estima que la chose devait être impossible, puisque mes parents, à sa connaissance ne fréquentaient aucune des nombreuses sectes qui font florès dans nos combes et vallées jurassiennes. Par conséquent, soit j'étais catholique, soit protestante "officielle". Point à la ligne.
Je fus convoquée par mon institutrice devant le cher pasteur, qui m'expliqua, d'abord dans un langage un peu gnangnan, celui qu'on prend pour parler aux petites filles légèrement demeurées, puis d'un ton plus ferme cette alternative religieuse. J'avais huit ans, deux nattes, et quelques dents branlantes, mais je tenais bon : je n'ai pas à aller aux cours de religion, ça ne me concerne pas.
Nous étions à la fin du printemps, le premier trimestre tirait vers sa fin, un matin, à l'heure de la grande récréation. Il faisait un temps splendide dehors et mes camarades de classe piaillaient dans la cour, mêlant leurs cris aigus à ceux des martinets fous. Je n'avais qu'une envie : les rejoindre. Et qu'avait-il encore à me dire, ce petit vieux aux cheveux blancs, à la chemise blanche, et en pardessus noir, son chapeau noir posé sur le pupitre de l'institutrice. Je tentai de lui expliquer que je savais ne pas être baptisée et que je ne souhaitais pas suivre un cours de religion. Impossible, il était péremptoire : tout le monde a une religion ! Oui, peut-être les autres, mais pas moi.
A cours d'arguments, et énervé par mon entêtement, qui commençait à glisser vers le pleurnichage, il décida de rendre visite à mes parents. Il débarqua le soir même. Et reprit son discours du matin, expliquant au demeurant que je ne l'avais peut-être pas très bien compris, ce qui me laissa la bouche ouverte, mais sans voix.
On l'avait reçu dans le salon, lui dans un cabriolet Louis XV, mon père et ma mère assis, très dignes sur le canapé du même roi.
Ma mère le regarda de ses yeux bleus acier, avec une étincelle au fond, et un léger pincement des lèvres. Celui qu'elle faisait quand elle ne voulait pas qu'on vît qu'elle goguenardait. Mon père croisa les mains, coudes posés sur les genoux, la tête pensivement occupée à compter les doigts ainsi exposés. Et tous deux de confirmer que je n'étais pas baptisée et qu'ils approuvaient ma décision de ne pas suivre l'un ou l'autre des enseignements religieux. C'était un choix du couple, chacun étant issu de milieux religieux différents. Notre bon pasteur en ravala son rond de chapeau, et nous quitta en bons termes mais en brassant in petto une stratégie pour m'amener à la lumière du Christ.
Un jour, quelques temps plus tard, il s'invita à nouveau avec son cher confrère, le curé de la paroisse catholique. Les deux "compadre" (je ne peux tout de même pas dire "complices", bien que dans le cas, ils le fussent...) expliquèrent qu'ils entendaient bien le vœu de mes parents de nous laisser, à mon frère et à moi, le choix de l'obédience chrétienne. Mais quel pouvait être notre choix, si nous restions dans l'ignorance de ce qui différenciait la sainte Eglise catholique et néanmoins apostolique, de celle de l'Eglise évangélique bien que réformée ? Ainsi se proposèrent-ils pour me donner, chacun leur tour, des leçons particulières à domicile. Gratis pro deo, bien entendu. Ma mère se déclara d'accord, mon père suivit. Et je fus instruite pendant quelques mois, ces messieurs partageant ainsi à tour de rôle mon élévation spirituelle et la table familiale.
Ils en profitaient au demeurant pour soumettre à ma mère, dont le jugement et la capacité à proposer des solutions à des problèmes sociaux étaient bien connus, des situations familiales de personnes apparemment attachées à aucune paroisse de notre petite ville, l'envoyant sonder le terrain pour déterminer laquelle des deux institutions devaient éventuellement voler au secours des ces brebis dans la peine.
Personne ne prit toutefois le souci d'inviter le rabbin de la ville d'à côté, ni le pope du chef-lieu à se joindre à ces discussions et explications sur les écarts entre églises chrétiennes et entre christianisme(s) et judaïsme.
Au terme de cet enseignement, on me demanda si je choisissais de rejoindre l'une ou l'autre Eglise. Je déclinai l'invitation, ce qui laissa mes deux mentors légèrement cois, mais amicaux.
Mais c'est ainsi que le pasteur à Vespa, celui qu'on voyait tous les jours passer en vrombissant dans nos rues, bien droit sur son siège, la main retenant son feutre noir, fut un de ceux qui m'ouvrirent la porte de la dispute théologique.

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