Il jouait dans le jardinet devant sa maison. La petite fille le vit et en tomba aussitôt totalement amoureuse. Il était si beau, ce garçonnet, avec ses boucles noires sur son visage à la peau si blanche, qu’elle en paraissait transparente. Si beau avec ses yeux noirs et profonds.
Cet après-midi là, sa mère avait décidé d’aller à la piscine. C’était une chaude journée d’été. Elle avait mis son dernier-né dans le pousse-pousse, et habillé la fillette d’une robe légère, tiré ses cheveux une queue de cheval haut sur la tête, rangé les costumes de bain dans un panier, avec une bouteille d’eau et quelques biscuits et fruits. Et les voilà partis.
Notre petite ville était blottie au fond d’une vallée, entourée de combes. Chose rare dans cette région dépourvue d’eau, et qui motivait au demeurant l’existence de notre localité, l’une d’entre elle, plus profonde et plus longue que les autres, était parcourue par un ruisseau, qui par endroit se prenait pour un torrent, franchissant de petites cascades, blanchissant ses eaux sur les cailloux. En d’autres endroits, plus plats, il devenait vert, et s’étalait paresseusement. L’apport de quelques ruisseaux et d’eau de ruissellement l’alimentait et il devenait une vraie rivière un peu avant de déboucher sur le plancher de notre vallée. Pour le modérer – car ce petit cours d’eau pouvait parfois s’énerver, lors de la fonte des neige ou de grosses pluies orageuses - les hommes avaient aménagé quelques paliers, petites chutes qui s’épanchaient dans des élargissements du cours naturel de cette rivière dont ils avaient renforcé les rives par des murs de grosses pierre sans moellon.
Deux de ces élargissements avaient été aménagés en bassins, un pour les enfants ou les non nageurs, un autre plus profond pour les nageurs. Au printemps, on les nettoyait de leurs algues et autres végétations envahissantes ; à la fin de l’été, toutes ces herbes, mousses et algues avaient réinvesti ces bassins. On barbotait au milieu de têtards, et il arrivait qu’on voie un triton au ventre coloré, jaune ou orange fluorescent. C’était notre piscine, qu'on appelait "La Baigne", un espace calme légèrement à l’écart de la ville, pas loin d’une grande forêt. Hors saison, on y menait les chevaux ou les moutons. Dans les faits, c'était là le premier usage de ces deux plans d'eau, mais l'impécuniosité de notre commune avait poussé nos édiles à en améliorer quelque peu les alentours et l'entretien du fond boueux pour nous offrir cet espace de détente.
Vers les 16 h 00, la mère avait rassemblé les affaires, remis bébé dans sa poussette, rhabillé sa fille, en lui promettant de s’arrêter à la première épicerie pour acheter une glace.
Elles ont traversé la zone des jardins familiaux, avec leurs petits chalets fleuris et gardés par des nains colorés, franchi le pont qui les ramenait de la campagne à la ville. Elles ont pénétré dans le quartier ouvrier qui avait grandi, au XIXè siècle, à l’est de la ville. Il était bâti en damier, sur quatre ou cinq rues principales allant d’est en ouest. Les maisons, de quatre étages, étaient sagement alignées, en longues rangées le long des rues larges, leur façade encore ensoleillées, et elles avaient toutes, au sud, un jardin pour que les ouvriers habitant là puissent cultiver quelques légumes et avoir une vie plus saine.
La première épicerie se trouvait dans ce quartier ordonné et calme en ce jour de labeur, et dans la maison du jardin dans lequel jouait l’angelot aux cheveux noirs et bouclés. La mère avait confié la poussette à sa fille, sur le trottoir, et était allée acheter la glace promise.
Pendant ce temps, la fillette avait admiré, accrochée à la poussette de son frère, ce merveilleux petit garçon qui jouait avec un ballon. Elle aurait tant voulu pouvoir franchir la barrière, entrer dans ce jardin, qui lui semblait un morceau de paradis, et serrer dans ses bras ce garçon, jouer avec lui, plutôt que de surveiller ce petit frère si souvent pleurnicheur. Elle était fascinée, et lorsque sa mère fut revenue avec la précieuse glace, elle lâcha aussitôt la poussette et se précipita dans le jardin pour embrasser le garçonnet, qui en fut assez étonné. Puis elle voulut absolument lui donner sa glace.
De ce jour, et chaque fois, que sa famille traversait ces rues, elle exigea de passer devant la maison du petit garçon. A tel point que ses parents et ceux de son amour devinrent amis, que la famille du garçon vint s’installer dans un bâtiment voisin du sien. A tel point qu’ils purent vivre en amoureux pendant près de quatre ans, en se voyant tous les jours, en mangeant chez l’un ou chez l’autre. Une éternité à cet âge-là. Et le jour où la petite fille, devenue un peu plus grande, et sa famille durent déménager, tout au bout de la ville, à l'ouest, ce fut un terrible déchirement.
Qu’on ne me dise pas que l’amour n’existe pas, lorsqu’on est enfant. Moi je sais qu’il est déjà là, puissant et exigeant. Entier et absolu.
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