La Non-Ménagère

Normalement, ce soir, je devrais être en train de faire le ménage. Mais là, franchement, de vous à moi, quelle barbe. Trop fatiguée. Enfin quoi, tu trimes toute la journée, pendant huit heures, tu prends une pause expresse d’une demi-heure à midi, et tu devrais encore t’appuyer une heure à deux heures de ménage. Peux pas, peux plus. Pouce !

 

JE DETESTE FAIRE LE MENAGE. J’aime ce qui est propre, rangé, organisé. Mais je déteste m’y atteler. Je trouve toujours quelque activité plus intéressante pour me dérober à cette obligation casse-pieds. Et aujourd’hui, ma dérobade, c’est ce billet.

 

Franchement, qu’est-ce qui a poussé les humains à inventer une occupation aussi ennuyeuse ? Ne pouvait-on pas continuer de vivre dans la savane ? De laisser nos détritus (je souligne : tous biodégradables à l’époque), derrière nous ?

 

Et quel est le génial crétin (c’était peut-être une femme, je vous l’accorde) qui a inventé la poterie ? : il a condamné des générations de femmes, et quelques hommes, à la cérémonie de la « vaisselle ». Il me semble que nous aurions pu tout aussi bien continuer à manger avec nos mains et nos dents. Moins élégant, certes, mais très efficace en fin de compte.

 

Même chose avec les vêtements. Restés dans notre chaude savane originelle, nous aurions parfaitement pu continuer à nous baguenauder à poils (littéralement, c’était ainsi que nous étions), et nous faire l’économie de la lessive. Un plongeon dans la rivière d’à côté, ou l’étang, un séchage au soleil et une patiente traque mutuelle et conviviale des parasites éventuels dans nos fourrures auraient maintenu un niveau suffisant d’hygiène corporelle.

 

Madame de Cro-Magnon (ou monsieur, rêvons un peu) s’astreignait-elle à un balayage en bonne et due forme de son abri-sous-roche ou de sa caverne après une journée de chasse et de cueillette ? Avait-elle des vêtements en pagaille à laver ?

 

Ma mère a passé mon enfance et mon adolescence a essayé de me convaincre que j’étais quelque peu anormale à rechigner face au ménage, qu’ontologiquement en tant que femme, je devais avoir des aspirations naturelles à cette noble tâche de future gardienne d’un foyer. Ben non, quarante ans plus tard, force m’est de constater que tous ces mots en « -age » (nettoyage, lavage, récurage, balayage, repassage, raccommodage …) ne sont pas mes mamelles. C’est pas dans mes gènes.

 

Le coaching de ma mère a été renforcé par les cours de « l’Ecole ménagère ». Dans mon canton, cela se bornait – mais pour moi, c’était déjà une punition – à un après-midi par semaine (quatre heures) consacré alternativement à la couture et autres travaux d’aiguille (je n’ai jamais achevé un seul ouvrage, en quatre ans d’école secondaire), et des cours d'économie domestique (confection en équipe de repas ; techniques d'entretien d'un ménage ; diététique et hygiène ; calcul d'un budget familial). Par conséquent, nous nous faisions régulièrement à manger, et il fallait ensuite nettoyer les lieux.

 

Côté repas, j’ai plutôt bien profité des cours, même si mes trois co-équipières me voyaient plutôt en coupeuse d’oignons, éplucheuse de carottes ou de pommes de terre, ou écosseuse de petits pois, elles qui se réservaient assez souvent les nourritures nobles (viandes à rôtir, poissons à pocher, desserts à confectionner).

 

En revanche, côté nettoyage après le repas…

 

Là aussi, mes amies (mais l’étaient-elles vraiment ? je me le demande aujourd’hui) me dédiaient le récurage du sol de la cuisine, ou le « panossage » (tient, « serpillèrage » n’existe pas, avantage français romand), de la salle à manger. Je faisais ça vite-vite, déjà que ces deux tâches étaient forcément les dernières, et que je me retrouvais sur le trottoir, le soir, toute seule, bien après les autres. Et qu’en plus, habitant dans les quartiers du Far-West de notre petite ville (huit kilomètres en longueur, le collège au milieu), ça me faisait arriver, pedibus cum jambonis, à la maison à passé 18 h 30. En hiver, c’était coton.

 

Mais voilà, la prof ne se satisfaisait pas souvent de mon bâclage, et exigeait que je recommence. Le pied, vraiment le pied. Un quart d’heures de plus avant d’être à la maison.

 

Tout ça, pour me transformer en femme au foyer, vestale des temps modernes. Moi, l’intellectuelle absolue, la penseuse, la philosophe, l’hellénisante… Tous ces efforts, pour rien : ça ne m’est jamais devenu naturel.

 

Ultime aveu : je ne me suis jamais mariée, ni mise en ménage. Enfin, ça vaut mieux, je reste seule dans ma tanière, peu ou prou rangée ou propre, et je n’impose à personne mon incurie ménagère.

 

Bon, je vous laisse, amies et amis du bout du monde et d'à côté : j’hésite entre faire la vaisselle ou finir de regarder le film à la télé. Je penche plutôt pour le film. On y voit un appartement bourgeois super bien rangé, nickel, blanc, bleu. En revanche, personne ne semble y être astreint aux tâches ménagères. Surtout pas la belle Carole Bouquet.

 

Texte dédié plus particulièrement aux femmes et aux hommes, qui travaillent à longueur de journée, et qui ont encore l'énergie et l'abnégation d'entretenir leur foyer, en ayant des enfants... Je les salue. Qu'ils soient remerciés et encouragés.

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