La Combe

Triton alpestre (photographie empruntée à www.poitou-charente-nature)

Des combes, le fond de notre vallée en était rempli. De courtes, à la pente raide, qui s'égaillaient sur le plateau voisin, des plus longues, sinueuses, hésitantes entre le sud et l'ouest, cherchant la pente la plus calme. Une avec un nom terrifiant : combe des Enfers, tout ça pour vous mener près du dernier cerisier de la vallée et des champs d'aïl des ours à perte d'odorat. Et d'autres, avec des noms de familles, ou exotiques : la Jaluse, la Grecque

La plus longue semblait être la plus civilisée, mais en fait, il n'en était rien. De civilisé, elle n'avait qu'une route carrossable, à flanc de coteaux creusée à même la roche, qui permettait de passer dans la vallée voisine, après avoir franchi un petit col à près de mille trois cents mètres d'altitude. Dans mon enfance, elle n'était même pas goudronnée. Au printemps, c'était gadoue et "petche" ; en été, une poussière minérale de calcaire cassé et concassé agressait le marcheur ; en hiver, seuls les skieurs pouvaient s'y aventurer jusqu'au bout, la route étant la plupart du temps barrée, pour cause de haute neige, ou de risque d'avalanches et de chutes de pierres.

Toute petite, chaque fois que nous y pénétrions, après avoir dépassé la Baigne, que ce fût par le sentier qui cheminait le long de la rivière, ou par la route, j'étais pétrifiée par une peur mystique. Sûr, c'était là que devait rôder le loup du Petit Chaperon, ou que se cachaient Barbe-Bleue ou l'Ogre du Petit-Poucet, si ce n'est la Fée Carabosse ou sa comparse, la Sorcière de Hansel et Gretel. Et je regardais avec beaucoup de suspicion, et de crainte, un monsieur qui vivait dans la petite maison à l'entrée de cette combe.

Mais, devenus plus grands, c'est au fond de cette petite gorge que se situait notre terrain d'aventures préféré. Dès qu'on avait quitté l'espace rieur de la Baigne, on s'enfonçait dans un chenal étroit, ou glougloutait le Bied, empli d'une végétation exubérante, d'un vert sombre et brillant, entre les sapins presque noirs. Le ciel n'était plus qu'une mince bande bleue entre les bords rapprochés de la combe. Par endroits, la rivière faisait une petite cascade, il fallait s'accrocher aux branches des arbustes pour franchir ces petits obstacles, passer d'un étage à l'autre du cours d'eau.

Les fougères, les berces ‑ que nous appelions "coutchs" ‑, les rhubarbes sauvages qui tapissaient ses rives étaient souvent plus grandes que nous, et lorsqu'il avait plu, elles déversaient sur nous l'eau conservée dans leurs feuilles. Au-dessous, le sol restait toujours humide et odorant. Des tiges des berces, nous nous fabriquions des pipeaux ou des sifflets au goût sucré et acide en même temps. Je ne vous dirai rien ici de l'usage que nous faisions des rhubarbes.

Enfants, nos parents nous laissaient y aller pour jouer, confiant les plus jeunes à la garde des plus grands (dix - douze ans aux prunes, les plus âgés). Que de rires et de bêtises dans ce vallon ! Combien de générations d'enfants y ont fait leurs plus belles découvertes herpétologiques, botaniques ou même d'histoires naturelles encore plus naturelles, mais irracontables ? Seuls les vieux arbres peuvent vous répondre.

Quant à moi, j'y allais avec mes meilleurs amis, à la recherche d'œufs de têtards, de tritons au ventre rouge, orange ou jaune, fluorescents comme les sucettes au sirop que nous vendait la kiosquière. A la recherche aussi d'une salamandre, que nous n'avons jamais trouvée, à ma grande déception. Nous divaguions, tantôt dans le lit de la rivière, tantôt sur ses rives plus ou moins escarpées, ramassant aussi les petits fruits, framboises et fraises. L'odeur humide du terrain et des végétaux nous grisait, et nous oubliions le temps.

Parfois nous remontions jusqu'au fond de la combe, au pied de la montagne, vers les fermes avant le col. Mais souvent, nous en sortions par le chemin le plus raide, qui nous amenait près de la nouvelle piscine, à mille mètres d'altitude. Ce chemin longeait la piste de saut à ski, car notre ville s'enorgueillissait d'une installation de premier ordre, intégrée à l'époque dans la fameuse tournée des 4-Tremplins. Le plus souvent à quatre pattes, saisissant les tiges des plantes, en pestant mais rigolards, nous remontions vers les tremplins. Cueillant au passage les meilleures framboises de la vallée. Seuls les courageux pouvaient s'en emparer.

Une fois en haut, nous pouvions rejoindre un quartier suspendu sous la forêt, pas très loin du nôtre, mais la plupart du temps, nous replongions vers la combe et sa fraîcheur en nous glissant sur les herbes sous les tremplins. Terrible "rutschée", où la terre et les cailloux dévalaient la pente sous nos pieds ou nos fesses. C'était le moment le plus rigolo.

Nous rentrions de ces équipées fourbus, trempés, crottés, les mains verdies de toutes ces herbes saisies. Nous étions griffés de partout, et parfois, souvent, nous avions des culottes déchirées, les poches pleines de choses plus ou moins nommables, souvent mortes.

Ma mère regardait toujours le plafond quand je revenais de nos expéditions, et encore plus lorsque je sortais un triton ou des œufs d'amphibiens du récipient que j'avais emporté pour ma quête.

Je dois dire que ma mère n'a jamais rien compris aux exigences de la science et de la connaissance. Pour elle, les livres y suffisaient.

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