L'Originale

Je la trouvais étrange. Belle mais étrange. Du haut de mes dix ans, elle me paraissait déjà vieille, certainement plus âgée que ma mère. Et pourtant elle se comportait étrangement. Dans notre petite ville, les originaux étaient vite repérés et souvent ils étaient connus de tous. Encore plus si c’était une femme. Et originale, elle l’était, croyez-moi.

 

Quand j’ai découvert son existence et pris conscience de son étrangeté, au début des années soixante, elle devait avoir une cinquantaine d’années. Ma mère vivait les dernières de sa trentaine.

 

Nous avions quitté le centre ville, son Grand Temple, ses commerces et commodités, pour aller habiter tout à l’ouest de la vallée, dans un quartier moderne à la campagne. Nous devînmes ainsi ses voisins.

 

Elle habitait dans une maison au pied de la colline sur laquelle était bâti notre nouveau domicile. Dans ce quartier en construction, il y avait encore quelques vieilles fermes, sans confort aucun, chauffées à la tourbe, percluses d’humidité, rangées au bord du grand marais. Dans ces maisons misérables, aux planchers gonflés, aux murs noircis de salpêtre vivaient quelques familles immigrées du sud de la Suisse, d’Italie, ou rapatriées de Silésie et de Saxe à l’issue de la Deuxième Guerre mondiale. Et elle, l’ouvrière native du lieu.

 

En ces années-là, les ouvrières avaient pour modèles Sophia Loren, Anita Ekberg, Gina Lollobridgida, Anouk Aimée, Claudia Cardinale, Jeanne Moreau, et même Brigitte Bardot, toute sulfureuse qu’elle fût. Elles portaient des jupes étroites, avec une petite fente à l’arrière pour l’aisance de la marche, une taille haute bien prise. Des petits chemisiers cintrés, avec des cols claudine, ou échancrés, avec des vestes tailleur à basques, très ajustées. Des robes fourreaux. Ou alors, des jupes colorées évasées, serrées à la taille, sur des jupons empesés, avec des corsages mettant en valeur le buste. Certaines avaient opté pour une coupe de cheveux ultra-courtes, des révolutionnaires ; les autres, des coiffures mi-longues, parfois lissées, le plus souvent permanentées. Et toutes juchées sur des chaussures étroites à talons aiguilles qui me paraissaient, à l’époque, vertigineux. En Angleterre, bien loin de notre vallée industrieuse, Mary Quant préparait la prochaine révolution de la mode, mais nous n’en avions pas encore conscience. On vivait pleinement la fin du néo-réalisme italien et les débuts de la nouvelle vague française.

 

Mais pas elle.

 

Elle, elle était restée au temps de la Deuxième Guerre mondiale. Au temps de sa beauté. Au temps des jupes coupées en biais, des chemisiers fermés haut. Des chaussettes beiges roulées sur les chevilles, dans des chaussures à semelles compensées. Et d’une besace en bandoulière. Elle complétait cela d’une jaquette en grosses mailles, avec des torsades, aux manches trop longues. Des cheveux gris cendrés mi-longs à crans, ou roulés sur la nuque, avec un serre-tête noir.

 

Elle marchait à grandes enjambées, le corps projeté en avant, la bouche, encore belle, encore sensuelle, peinte en rouge vif, le visage masqué par des lunettes de soleil, la tête souvent prise sous un foulard, dont les deux pans étaient noués sur l’arrière, enlaçant le cou.

 

Sa voix. Eraillée, gouailleuse, fatale. Melina Mercouri. Elle fumait, tout le temps, même dans la rue. Signature de son excentricité assumée. Je ne l’ai jamais vue en compagnie d’un homme.

 

Mais tout cela n’en faisait pas une originale absolue. Juste une femme encore belle et indépendante. Or, originale, elle l’était, je vous le dis.

 

Elle pilotait régulièrement, le soir après l’usine ou le week-end, une magnifique moto ancienne, grosse cylindrée anglaise, Douglas ou Norton. Ces moments-là, elle s’habillait comme un aviateur : pantalon large, pris dans des guêtres de cuir sur des chaussures à semelle épaisse, un blouson de cuir ou de tissu épais à longues basques, un casque de cuir bouilli, des lunettes de hibou qui épousaient étroitement son visage.

 

Sa moto avait deux grosses sacoches à l’arrière. Quand elle revenait de ses virées, elles étaient pleines ... de bonnes choses. Car elle était une fameuse chercheuse de champignons, petits fruits et autres mystères de la nature.

 

C’était pour moi la première femme motarde que j’ai vue, et pendant longtemps la seule.

 

En fait, je ne sais rien d’elle, si ce n’est qu’elle travaillait en usine, qu’elle fumait dans la rue, qu’elle conduisait une grosse moto (elle le faisait encore vingt ans plus tard…), qu’elle connaissait les meilleurs coins à champignons de notre région, qu’elle connaissant les simples. Qu’elle semblait se fiche comme colin tampon du regard d’autrui. Rien d’autre, mais j’ai toujours pensé que cette femme était un modèle, car elle ne ressemblait à personne dans notre petite ville.

Noter cette page

8/10 sur 3 votes

Sélectionnez une note dans le menu déroulant.