L'Armoire

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Ce jour-là, elle fête ses 90 ans. En fendant le bois devant son photographe, pense-t-elle à ce soir d'il y a quelque 50 ans ?

 

C'était à l’hiver naissant, un samedi soir. Elle avait fini le grand ménage hebdomadaire. Les habits du dimanche de ses trois fils étaient préparés : vestons dépoussiérés, pantalons au pli net, chemises repassées, nœuds papillons prêts, les chaussures décrottées, cirées et polies. Demain, au culte, il ne serait pas parmi les plus pauvrement vêtus. Le repas du soir mijotait sur le potager à bois : une soupe avec quelques schüblings, des pommes de terre en robe des champs et quelques carottes. A part les saucisses, tout provenait de son jardin.

 

Elle faisait le tour de ce qu’elle devait acheter pour la semaine prochaine à la petite épicerie du village. De la farine, un peu de viande. Et passer chez Fritz, commander du bois pour remplir le bûcher. Manquait juste la paie hebdomadaire de son mari.


D’ailleurs, pourquoi tardait-il tant, celui-là ?


Elle avait mis en train le pain pour la semaine. Dans la cuisine tempérée par la cuisson du repas de soir, la pâte faisait sa première montée. Elle passa dans la Stube, seule pièce chauffée de la petite maison. Le fourneau à catelles de céramique ronflait, et la pièce embaumait l’orange et le clou de girofle, grâce aux pelures épicées qu’elle avait déposé dans la «cavette», avec les pantoufles de ses hommes. La table était déjà dressée. Ne manquait que les garçons et leur père.


Les garçons étaient allés donner un coup de main au fermier voisin, contre quelques litres de lait. Tout ça de moins à payer. Ils allaient arriver, les joues rouges et fleurant l’étable, le petit dernier, six ans depuis quelques semaines, tout fier d’avoir pu accompagner les deux aînés déjà capables de traire une vache ou de nettoyer une stalle.


Dehors, la nuit était tombée. Elle entendit les rires de ses trois fils dans le chemin qui menait à leur maison, isolée du reste du village.
Ils étaient venus s’établir là il y avait quelques années. Son mari avait acheté cette masure humide, avec un demi-hectare de terre. A leurs yeux d’enfants de paysans, même dénuée de confort, même à moitié en ruine, cette maisonnette leur paraissait bien plus recommandable que les immeubles des quartiers ouvriers qui entouraient leur usine. Ils pensaient aussi que l’air du village serait plus profitable aux enfants.

 

Elle avait quitté son emploi à la fabrique et tirait quelques revenus de cette terre. Son mari était resté manœuvre à la ville, au bord du Rhin, de l’autre côté de la colline. Il s’y rendait à bicyclette. Quarante‑cinq minutes de pédalage pour y aller, une petite heure pour en revenir. Les jours de semaine, il était toujours à l’heure au repas du soir. Mais le samedi, jour de paie, c’était souvent une autre histoire.
Elle jeta un coup d’œil à la fenêtre. Pas de lumière dans leur chemin, l’éclairage public s’arrêtant à la ferme de leur voisin. Les enfants lui firent signe, et déboulèrent dans la cuisine, en laissant leurs galoches dans la remise attenante à l’entrée.


Elle revint dans la cuisine. Le repas était prêt. La pâte levait. De l’eau bouillait dans la bouillotte du fourneau. Elle avait déjà sorti les Bettfläsche. Les garçons pourraient bassiner une première fois leurs lits dès qu’elles les auraient remplies. Mais que faisait son mari ? Elle lui avait pourtant bien expliqué à quel point il était important qu’il rentre immédiatement après son travail, à quel point ils avaient besoin de l’intégralité de sa paie pour assurer le confort de toute la famille ces prochaines semaines.


Pendant que les garçons se débarbouillaient et allaient préparer leurs chambres pour la nuit, elle pétrit une seconde fois la pâte du pain, et la remit au repos sur le poêle. Et se résigna à faire manger ses fils, en espérant que le père arrive enfin. Puis, de guerre lasse, elle coucha les petits, et leur fit dire leurs prières du soir. Les deux aînés avaient une chambre aménagée dans le grenier. Il y  faisait terriblement froid, le toit n’étant pas isolé. Le petit dernier dormait dans la pièce à côté de la Stube. En laissant la porte ouverte, un peu d’air chaud de la pièce-à-vivre réchauffait cette toute petite chambre enfoncée dans le talus derrière la maison. Son mari et elle avaient la chambre la plus humide, proche de la cuisine. Lorsqu’il faisait vraiment trop froid, elle tirait des matelas dans la grande chambre et les trois enfants campaient là, le temps qu’il fasse meilleur.


Et lui qui n’arrivait toujours pas ! C’était un bon mari, un bon père. Elle l’avait choisi. Ils avaient même vécu trois ans ensemble, pendant la guerre, avant de se marier, histoire de mettre en commun leur misère pour économiser un tantinet en partageant les coûts de logement. Elle l’aimait et le respectait. Mais, les jours de paie, il devenait un démon. Enfin, presque ! Ils appartenaient à une communauté religieuse piétiste et abstinente. Mais il fumait et aimait bien de temps à autre descendre un verre de cidre ou un bock de bière.


Elle jeta un châle sur ses épaules, enfila ses chaussures et des gants, et descendit à l’auberge villageoise, au bord de la route cantonale. Dans la salle, elle y trouva son mari devant un verre de bière encore plein, attablé avec quelques paysans. Posés à côté de lui, il y avait une blague à tabac pleine et un paquet de papier à cigarette. Il lui fit un grand sourire en la voyant. Elle se sentit remplie de rage.


Elle s’entendit dire des choses terribles : « tu ne penses pas à tes enfants ; ils vont mourir de faim et de froid, et ce sera de ta faute ». Il se contenta d’éclater de rire. Derrière ses grandes moustaches jaunies de nicotine, elle ne vit plus que ses dents déjà déchaussées. Ses yeux disparaissant dans les plis de son rire. Son chapeau, secoué par l’éclat, lui tombant sur l’arête de son nez aigu. Comme elle le détesta à ce moment-là. Et ces autres qui riaient avec lui, ces gras paysans pour qui ils étaient restés des étrangers.


Folle de rage, elle rentra à la maison, le laissant en plan avec les rieurs. Elle pénétra dans la chambre à coucher. Vida sur le lit, côté époux, la grande armoire de chêne, cadeau de noces qu’elle avait reçu de ses anciens patrons. Elle empoigna la hache avec laquelle elle débitait les bûches pour le fourneau et le potager. Et s’attaqua à la vénérable armoire. Elle en fit des planchettes qu’elle rangea dans la cuisine. Son mari arriva enfin et alla dans la chambre pour poser son veston.


Il revint effaré. Devant son étonnement, sa femme lui jeta : « Il faut du bois pour tes enfants ! Comme tu bois et fumes l’argent pour en acheter, j’ai pris une résolution ».

 

Photographie prise par un inconnu, à Guntmadingence, le 8 août 1980


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