Ivanhoé et La Flèche brisée

Dans la cour, derrière l'usine, tous les étés, les papas construisaient une grande tente faite de bric et de broc. De bric, c'était de la corde à lessive et quelques perches à lessive. De broc, les vieilles couvertures et les draps destinés à devenir charpies et chiffons à l'automne, que les mamans du quartier cédaient avec le sourire. Tout cela, coté, pincé et arrimé au grand mur de pierre qui soutenait la terrasse de roses et de lilas de la propriétaire des lieux. On démontait cet échafaudage branlant à chaque menace de grosses pluies ou d'orages trop violents et le remontait ensuite. Les enfants garnissaient le lieu magique de quelques matelas, de couvre-lit qui perdaient leur bourre, de caisses et coffres de fortune, qui faisaient office de sièges, tables et rangements divers.
Oui, vraiment, ce lieu devenait magique. Il était le support, des après-midis et des soirées entiers à de longues séances de théâtre, sans spectateur, mais jouées par les gosses du quartier avec conviction, ardeur et authenticité. Nul texte écrit dans ces fictions, une fillette prenait en main le jeu en lançant "aujourd'hui, on fait Ivanhoé", ou "La Flèche brisée" et les arguments se calaient sur ce qu'on connaissait de l'histoire, grâce à la télé. Un tel était désigné comme le héros, une telle, sa chérie. Les rôles se distribuaient, parfois avec quelques grincements de dents, car en fait, la directrice du jeu, la plupart du temps toujours la même, répartissait les personnages de l'épisode en fonction de ses affinités, se réservant bien entendu le rôle de la "chérie" du héros du jour, soit la belle Soonseearhay, soit la noble Rowena. Elle n'allait quand même pas choisir le plus moche, celui qui a déjà de l'acné, pour jouer le rôle du fiancé. Comme elle était amoureuse d'un garçon aux boucles noires et aux yeux de jais, c'était en principe lui qui jouait le héros, passant avec aisance d'un Ivanhoé légèrement méditerranéen à un Tom Jeffords au visage très pâle.
Le jeu pouvait s'étaler sur plusieurs jours, on suivait les grandes lignes des épisodes vus à la télé, mais on brodait. Parfois, un gosse apportait une variante. Le spectacle pouvait s'arrêter un instant pour en discuter, et voir si ça collait pour la directrice du jeu, qui en profitait pour ajouter des rebondissements à l'histoire de base. Et on repartait au XIIè siècle ou dans l'Amérique rêvée des Indiens et des cow-boys.
Tout le monde jouait, du plus âgé (12-13 ans) au plus jeune (deux ans et de bonnes jambes). On courait, criait, lançait des tirades enflammées, au langage fleuri. Parfois, on entendait pleurer - un peu - un gosse qui s'était fait mal en tombant ou en prenant un coup d'épée de bois un peu vif.
Il y avait des bons et des méchants, des duels épiques, des belles qui applaudissaient ou pleuraient. Des gentils qui consolaient, des méchants qui ricanaient et huaient. Le héros était en difficulté, sa fiancée courait à lui pour le sauver. Ou l'inverse. L'infâme Bois-Guilbert ou le traître Geronimo semblait l'emporter. Surtout qu'en général, il était plus âgé, plus grand et un poil plus fort que l'acteur qui jouait le héros. Mais à chaque fois, aidé d'un de ses amis, par une ruse imparable, le gentil l'emportait. Ce qui lui permettait de se marier avec son amour. Un repas s'ensuivait, de crème maison, au chocolat ou à la vanille, avec quelques biscuits. Parfois, il y avait sandwiches et fruits, le tout arrosé d'un excellent sirop rouge. On portait des toasts emphatiques, et le méchant et sa clique avaient quand même le droit de festoyer et de se joindre aux louanges des deux jeunes époux. Et cela finissait par la nuit de noce, puisque mariage il y avait eu.
Le couple se retirait sous la tente, dans la partie aménagée en chambre à coucher. Tout le monde retenait son souffle. Les mariés s'allongeaient, et les dames d'atour les aidaient à arranger les couvertures puis refermaient le rideau de la chambre. On tendait l'oreille, à l'affût du moindre bruit qui pouvait témoigner d'un baiser ou d'un chatouillis amoureux.
Puis, rougissants, les amoureux se relevaient et tout le monde lançait en l'air sa casquette, son chapeau ou son bandeau à plume en criant "Youpee", ou "Noël", selon qu'on était dans les aventures de Cochise ou d'Ivanhoé.
Mais cette fois-là, l'habituel méchant se révolta. Pas question : il en avait marre de se prendre les dérouillées des alliés d'Ivanhoé ou de Cochise et Tom. Il voulait aussi être une fois dans sa vie le gentil, celui que toutes les filles auraient voulu pour époux. D'ailleurs, il n'était pas méchant de nature, mais très gentil. On vota, et il gagna. Au grand dépit de la meneuse de jeu, qui dut s'incliner et jouer ses rôles habituels. Ce jour-là, elle était Lady Rowena. Pour une fois, elle aurait bien accepté être la douce Rebecca, mais le groupe avait décidé pour elle. Et comme on ne peut changer la fin de l'histoire, le méchant devenu Ivanhoé surmonta toutes les épreuves, libéra le royaume d'Angleterre de son roi fourbe, et se retrouva marié avec la belle mais néanmoins boudeuse Rowena, nettement moins noble que d'habitude.
Le couple se retira dans sa chambre nuptiale. La jeune épousée, dès ses dames d'atour retirées derrière le pudique rideau, tourna le dos à son époux boutonneux. Lequel, à voix basse lui dit :
- Ma chérie, quand on est marié, on ne tourne pas le dos à son mari"
- Ben moi, je lui tourne le dos, répondit-elle.
- Mais, ça ne se fait pas ; si on s'aime, on ne se tourne pas le dos. On se regarde, on s'embrasse...
- Oui, peut-être, mais je ne t'aime pas.
- Dans l'histoire, Rowena aime Ivanhoé.
- Oui, dans l'histoire, mais moi, je ne t'aime pas. Donc, je peux te tourner le dos.
- Mais on est mariés...
- C'est un mariage pour de rire.
Le ton montait, il avait les mains moites. Il rougissait, d'espoir, d'attente, puis de colère.
- Tu dois te tourner vers moi, et m'embrasser. C'est pas du jeu, ça. Je suis sûr qu'avec ton chéri, tu lui tournes jamais le dos. Alors, je suis Ivanhoé, ton mari, et tu dois me respecter et faire ce que je te dis.
- Non, je veux pas. T'es pas mon mari pour de vrai. T'as plein de boutons sur la figure, de la moustache, et j'embrasse pas les moustachus.
Et elle se leva, en colère, les nattes en bataille, et sortit dans la "salle à manger" où toute la cour ricanait, les yeux fixés au sol. Seul, son amoureux la regarda sortir, éperdu de tendresse pour sa chérie qui n'avait pas cédé.

A l'issue de cette déplorable fin d'épisode, les gosses décidèrent qu'il n'y aurait plus de changement dans les rôles principaux, sinon l'histoire finirait vraiment mal, sauf bien sûr pour le "public" qui avait pu assister en direct à une nuit de noce un peu houleuse. Mais ils convinrent que c'était "pas du jeu, ça", et qu'il fallait être sérieux et respecter scrupuleusement la chute normale de l'histoire : ils se marièrent et furent heureux. "Eurent beaucoup d'enfants" n'entrait pas en ligne de compte, la télé ne disant rien à se propos.

 

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