Penchée sur la table du tea-room, un aide-mémoire posé à côté d'elle, elle sabrait d'une grande écriture régulière une feuille de papier épais beige crème. Parfois, elle se reculait presque violemment, comme si son texte l'avait frappée, remuée par la colère que reflétait son écriture impérieuse.
Non, elle ne passerait pas de coup de fil avant de venir le voir. Non, elle n'avait que faire de telles conventions. D'ailleurs, elle se garderait bien dorénavant de lui rendre visite, lui qui commandait de telles barrières à leur relation. Que faisait-il de la spontanéité ? Du plaisir de la surprise ?
Elle avait dépassé toutes ces contingences fixées par les usages des "gens bien". Elle était désormais dans l'instant présent, l'expression immédiate de ses sentiments, sans fausse pudeur. Et si lui ne pouvait la comprendre, à défaut d'accéder à cette libération des convenances étriquées de leur milieu, alors, il ne la méritait pas, ou plus. Il fallait en arriver à cette conclusion, attristante certes, mais néanmoins elle aussi garante d'une libération.
Oui, elle préférait souffrir violemment un instant, à l'heure de son choix, plutôt que tout le temps un peu, selon des règles qu'elle n'avait pas fixées.
A chaque argument posé, elle traçait une ligne sur son guide, et murmurait d'une voix un peu rauque de fumeuse "Voilà, ça, je l'ai mis".
Le potage au potiron posé de l'autre côté de sa future missive ne fumait plus depuis longtemps. De temps en temps, elle la touillait et on pouvait voir la pellicule ridée qui se formait à sa surface. Elle avait un profil net, mais de la beauté et de la finesse de sa jeunesse, il ne restait plus que sécheresse, quelque chose confinant ce jour-là à de l'amertume. L'arête busquée de son nez montrait la détermination de la femme à l'approche de la septantaine. Un pli tirait sa bouche, encore bien dessinée, vers le bas. Ses yeux, enfoncés dans les orbites, semblaient noirs, mais lorsqu'elle tourna son visage vers sa voisine de gauche, celle-ci vit leur couleur : un bleu intense, presque violet. Elle avait le teint brun de ces gens toujours à l'air, et ses cheveux gris, mêlés de blanc, étaient libres sur ses épaules mais sagement lissés.
Elle respirait sa classe : aisance, luxe discret, confiance en soi manifestée...
Et pourtant, elle était là, dans ce salon de thé à s'escrimer avec son pense-bête, sa plume et ses pensées. Elle se justifiait : enfin, j'embrasse la vie. Enfin, je vis. Vois la beauté de la nature. Doit-on prendre rendez-vous pour cela ? Nous avons été sages. Nous avons fait tout ce que l'on nous a demandé, ce que l'on a exigé de nous. Et aujourd'hui, à l'approche de la vieillesse, quels comptes avons-nous encore à rendre à tous ceux-là qui nous ont précédés ? Et encore à tous ceux qui nous suivent ? Non, j'ai payé. Aujourd'hui, je vais de l'avant pour moi. Enfin pour moi ! Et si tu ne veux pas voyager le temps qu'il nous reste à ma manière, alors adieu.
Les mots par moment coulaient rapides de son cerveau à sa main. Parfois, celle-ci semblait hésiter, traçait un mot, rageusement ou pensivement. Parfois, la main et la plume remontaient dans le texte, semblant se relire, et là aussi, biffaient une partie d'une phrase, ajoutaiten un astérisque, des flèches, des bulles. Des mots.
La lettre sur le beau papier se transformait en un brouillon compliqué, des ajouts dans la marge remontait du fond vers le haut., des lignes se glissaient entre les lignes. On était bien loin, toujours plus loin du guide sur papier quadrillé, si rationnel.
Au-dehors, le temps était à la neige et au froid, on voyait au-delà des devantures, les gens se hâter pendant la pause de midi, courbant le dos, rentrant la tête dans les épaules.
Dans le grand tea-room, on entendait la voix des serveurs qui passaient les commandes au comptoir, le cliquetis de la vaisselle triée pour le nettoyage, et de temps en temps, le grondement énervé de la femme qui cherchait ses mots, brusquait sa pensée pour la déverser sur le papier. Autour de l'épistolière, les conversations continuaient sotto voce ; de temps à autre, un convive, lâchant son repas ou sa conversation, considérait discrètement cette femme qui semblait se battre avec un être invisible, repoussant la table devant elle ou l'attirant à nouveau vers elle. Puis, comme s'il n'avait pas vu la femme et sa dispute intérieure, dans un mouvement indifférent, il replongeait vers son assiette ou sa tasse, ou reprenait sa discussion avec son voisin.
8/10 sur 2 votes
Sélectionnez une note dans le menu déroulant.