Hôpitaux

 

 

 

 

 

 

 

Je ne sais pas vous, mais moi, je déteste les hôpitaux. Certes, je sais qu'on doit les voir comme un lieu de guérison. Et oui, les personnes qui y travaillent nous donnent à considérer une humanité chaude et compatissante. Mais néanmoins, je persiste à abhorrer les hôpitaux. En visiteuse ou en patiente (pas toujours très patiente, d'ailleurs).

Cette odeur qui me cueille à l'entrée. Ces gens qui me rappellent par l'exposition de leurs diverses infirmités ma fragilité et ma finitude. Ces vagues de compassion qui me submergent, mais que je ressens comme une culpabilité face à mon impuissance à soulager la peine d'autrui.

Mon grand-père, Alwin, est mort, j'avais un peu plus de trois ans. Je me souviens de lui comme d'une personne très, très vieille. En fait, il avait soixante-six ans. J'avais passé quelques semaines chez mes grands-parents lors du dernier été de sa vie. J'avais peur de lui, de sa vieillesse. Il m'adorait, je le sais et je le savais déjà. Il cherchait constamment ma présence et me demandait chaque jour de l'accompagner dans ses courtes promenades.

La maladie le marquait certainement déjà terriblement, mais j'ignorais ce qu'était la maladie. Pour moi, il était juste le plus petit homme adulte que je connaissais, tout cassé, flottant dans des vêtements brunâtres, s'appuyant sur une canne, toussant constamment. Il mâchouillait une vieille cigarette. Sa moustache, qui aurait dû être blanche, était brun roux, barbouillée de nicotine. Lorsqu'il sortait pour sa promenade, il mettait un chapeau en feutre. Il était devenu beaucoup trop grand et tombait jusqu'à ses oreilles et cachait ses sourcils. Cela me terrorisait, cet homme presque sans regard, sentant le tabac, les médicaments. Son teint, trop blanc, cireux et plombé me faisait penser au visage de Gudule, ma poupée de porcelaine chauve au corps de chiffon. Cette poupée, aux mains cassées, aux cheveux arrachés, au corps de toile bise m'accompagnait partout mais me faisait aussi peur, surtout la nuit, comme un fantôme d'enfant dont les yeux auraient été de grands lacs noirs dans une face blafarde.

J'acceptais de l'accompagner mais jamais plus loin que le virage du chemin qui masquait la maison de mes grands-parents, après je lâchais sa main et je m'en retournais en courant, à son grand désespoir, vers ma mère et ma grand-mère installées à tricoter sur un banc sur la terrasse devant la maison.

L'automne a passé et l'hiver venu, son état a empiré. Un jour, nous avons à nouveau pris le train depuis chez nous pour aller à Schaffhouse. Je n'avais jamais fait le voyage en hiver. En fait, à trois ans et trois mois, jamais est un très grand mot, et en réalité tout est encore quasi une première fois. Mes parents m'avaient expliqué que nous allions voir grand-papa, une dernière fois. Qu'après je ne le verrais plus jamais. Mais plus jamais, c'est jusqu'à quand, quand demain c'est déjà dans un temps si lointain ?

Nous sommes arrivés dans un parc qui me parut immense et mystérieux, et le long du chemin, nous avons dépassé un étang avec quelques cygnes, dont un cygne noir à bec rouge.

Puis nous sommes entrés dans un grand bâtiment aux corridors sans fin et au plafond tellement haut que j'avais l'impression d'être encore plus petite que d'habitude. Une odeur que je connaissais déjà m'accueillit. C'était la même que celle que j'avais senti quelques mois plutôt lorsque nous avions été chercher ma mère et mon frère après sa naissance. Une odeur qui vous prenait l'arrière-gorge. Acre et douceâtre en même temps. Le silence accompagnait les « sœurs » toutes de blanc vêtues et voilées. On poussa devant nous une grande porte et nous voilà dans une chambre, avec quelques lits. Tout était blanc verdâtre. Dans un lit, une petite créature, encore plus blanche et plus verdâtre que les murs et les draps. Mon grand-père. Il ne pouvait presque plus parler. On entendait un sifflement à chaque respiration. Mais il me fit un grand sourire et me tendit ses bras, si maigres.

Mon père me dit de l'embrasser. Je refuse. Ma mère insiste et essaie de me raisonner. Non, je ne veux pas. J'ai peur. On me dit qu'il m'aime et que je ne suis pas gentille de ne pas l'aimer autantl que lui ; en lui donnant une bise, je lui montrerai mon amour. Tant pis, je ne veux pas embrasser cette créature. J'ai trop peur. L'odeur de désinfectant et celle de mort qui règnent dans cette chambre désespérée m'épouvantent. Sur la table de nuit, il y a un paquet de bonbons, des petites boules de guimauve anisée, bonbons que j'adore. Mon grand-père le sait. Nous ne nous sommes pas souvent vus, mais il me connaît bien. Il me tend le paquet en crachotant quelque chose. Mon père me dit que si j'embrasse mon grand-père, j'aurai un bonbon. J'ai une hésitation. Mais quand je regarde à nouveau cet homme, dont la bouche est aspirée par l'absence de dents, dont les pommettes aiguës ressemblent à des os de poulet, dont les yeux se sont encore plus enfoncés sous les sourcils, résolument, je sais que je ne pourrai pas supporter qu'il m'embrasse. Alors je m'échappe et je pars en courant le long de cet horrible corridor à l'odeur désagréable. Je cours et je pars dans le grand parc à la recherche de l'étang et des cygnes.

C'est là que l'on me retrouvera quelques instants plus tard. Je n'ai jamais dit au revoir à mon grand-père. Et j'en ai longtemps gardé une culpabilité sourde, en me souvenant de son regard si triste, la dernière chose que j'ai emportée de lui.

Je ne sais pas vous, mais moi, je déteste les hôpitaux.

Portrait de mon grand-père pris par un inconnu, aux environs de 1940, quelque seize ans avant son décès

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