Habits du dimanche

Ce dimanche, c'était jour de communion chez mes voisins portugais. Et j'ai revu des petits garçons habillés comme des "messieurs" et des fillettes déguisées en mariées du seigneur. Cela m'a ramenée à mon enfance.

Le dimanche, on nous habillait. Ma mère, bonne couturière, me confectionnait des robes avec smocks, et mes poupées avaient les mêmes que moi. On me mettait un ruban de la même couleur dans les cheveux, des chaussettes tricotées mains en fil d'écosse, avec des trou-trous, et j'avais des chaussures vernies, noires ou blanches. Quant à mon frère, ce jour-là et selon la saison, il avait droit à des cuissettes ou des pantalons taillés dans un ancien pantalon de mon père, à une chemise faite maison, un pull tricoté main lui aussi, et un nœud pap' du meilleur goût. On lui gominait les cheveux, comme Papa.

Cela, c'était pour les dimanches en ville, qui consistaient essentiellement en une mortellement ennuyeuse promenade le long de la rue principale, prolongée jusqu'au "Col". En fait, c'était, il n'y a aucun col à cet endroit-là, il s'agit plutôt du cul-de-sac de la vallée, mais au XIXè siècle, le mot "cul" arrachait les lèvres et les oreilles bien-pensantes des petit-bourgeois du lieu, et on remplaça "Cul-des-Roches" par "Col-des-Roches".

Tout au long de ce périple, on croisait d'autres familles aussi joyeuses que la nôtre, on s'arrêtait pour un petit bonjour, on faisait guili-guili aux bébés encore au landau. Mon frère, petit, n'arrêtait pas de tanner mon père ou ma mère avec des "C'est qui ?", des "Pourquoi ?", et des remarques incongrues du genre "T'as vu, la dame, elle est sortie en pyjama", clamé assez fort pour qu'on l'entende dans toute la ville, en voyant une élégante vêtue d'un corsaire rayé rouge et blanc assorti à un paletot tout aussi rayé de rouge et de blanc.

Parfois, on poussait jusqu'au cimetière, perché un peu plus haut. Nous n'avions aucun mort à honorer dans ce cimetière, nos familles étant enterrées, qui en Valais, qui à Schaffhouse, ou en Appenzell ou St-Gall, mais nous passions faire un salut à quelque voisin ou connaissance de nos parents. Mon frère et moi tentions d'afficher une mine très compassée, mais dans le fond, nous préférions jouer à cache-cache entre les tombes. C'était à vrai dire un joli cimetière, plein de verdure, de fleurs et qui offrait une jolie vue plongeante sur la ville et son moutier.

Puis, au retour de ces ébouriffantes promenades, nous nous arrêtions chez Moreau pour boire un café viennois et un "petit sirop rouge tiède" pour les enfants et manger quelques pâtisseries fines. J'ai encore un souvenir ému des "S" en chocolat ou des paniers chocolat amer-diplomate, ou des bretzels au beurre d'anchois.

C'était un salon de thé ("un thé à Rome", comme disait ma mère) tout droit issu du XVIIIè siècle. Des meubles Louis XV, des murs tapissés de tissus anciens, bleu gris, des porcelaines chinoises exposées partout. Cela sentait bon la ganache (pas la vielle baderne, mais celle qu'on bat pour faire les truffes et autres bonbons de chocolat), le sucre et le beurre. La vitrine débordait de gâteaux divers, tous surabondamment couverts de chantilly, pâte d'amande ou glaçures jaunes, vertes ou brunes. Les dames de service, habillées de noir avec un petit tablier blanc de dentelle, préparaient des ballotins de pralinés, arrangeaient les pâtisseries dans des petits cartons, ou vous amenaient vos commandes en glissant entre les tables, comme dans un ballet, presque sans bruit.

On entendait juste les chuchotis des gens qui bavardaient à voix basse, le cliquetis discrets des fourchettes ou cuillers que l'on reposait sur les assiettes de porcelaine. Pas de musique intempestive ou de télévision malvenue dans ce monde feutré, qui venait à peine d'autoriser les familles d'ouvrier à y pénétrer.

Quand quelqu'un entrait, la clochette de la porte tintinnabulait, on entendait la patronne accueillir les nouveaux venus d'un "Bonjour, Madame Untel ou Monsieur Untel" et s'enquérir de l'état de santé de chacun ; les dames déjà installées glissaiten un regard évaluateur sous le chapeau, relevaient la tête et reprenaient leur conversation, tout en continuant de mesurer, l'air de rien, les arrivants.

Pour ma mère, le passage avec ses enfants dans ce lieu très cosy était une manière de vérifier et de mettre en pratique nos bonnes manières. C'était un test, et il valait mieux ne pas la décevoir. Nous faisions très attention à ne pas déchoir et à montrer que nous étions dignes de partager cet espace de bienséance. Encore qu'il me souvienne des toutes premières fois où mon frère vint avec nous : il avait la fâcheuse manie de mordre les verres qui, trop fragiles, explosaient littéralement dans sa bouche. C'était assez impressionnant. Par la suite, ma mère arrivait avec un verre "duralex" dans son sac à main et le proposait à la dame de service pour préparer les "sirops rouges tièdes" de mon frère.

Toutefois, la plupart de nos dimanches se passaient en crapahut, par monts et par vaux, sac au dos et grosses chaussures de marche aux pieds. Et alors, nous voilà affublés de knickers, de chaussette en laine avec torsades, de pulls col en V, manches raglan à nattes. Nous partions tous en rouge, ou en vert, ou en bleu, car notre mère tricotait pour toute la famille les mêmes pulls et les mêmes chaussettes. J'aimais particulièrement nos pulls et chaussettes rouges. Dans les pâturages, on nous voyait de loin et sûr que les "mounis" devaient nous apprécier, encore qu'aucune de ces bêtes à cornes ne nous aient jamais attaqués, quoiqu'on en dise.

Nous partions tôt le matin et mon père nous imposait des marches qui pouvaient durer quatre à cinq heures de rang. On avalait ainsi près de 40  km effort, aller et retour, avec juste une pause d'une heure à midi, le temps de faire un feu, de pique-niquer et de jouer un moment. Puis on remettait les sacs au dos, allégés, et on repartait dare-dare pour être à l'heure le soir, devant la radio, pour les résultats sportifs, sacro-saints. Pendant ce temps, notre mère se mettait en cuisine et préparait soit une tarte au fromage ou aux oignons, et une tarte aux fruits, soit une "fromagée" avec des pommes de terre en robe des champs.

Et le lundi, nous reprenions nos habits de semaine.

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