Genève, 1966






Mes parents m’avait envoyée, avec ma tante, la plus jeune sœur de ma mère, chez son frère à Genève, passer les derniers jours de 1966. Il y vivait depuis plusieurs années, marié et jeune père, dans un petit appartement du quartier de Saint-Jean.

Pour moi, c’était aller à la découverte de LA ville, la vraie. Celle avec des sémaphores, de grandes avenues, des bâtiments historiques, vraiment historiques.

Dans ma petite ville, rien de tout cela. Il n’y avait aucun feu rouge, et la plus grande partie du centre historique avait brûlé, ne laissant intacts que le Grand Temple et quelques immeubles en pierre, construits un peu plus haut. Et de grande avenue, nous n’avions qu’une route qui se divisait en deux rues se rejoignant ensuite pour aller vers la France.

Je schématise certes, mais enfin, comparer nos 8 km de longue rue principale à la multitude d’avenues, d’enchaînements de places, à la Vieille-Ville, aux Rues-Basses, aux ponts, au lac, au fleuve… Tout plaidait en faveur de Genève, et assurément, ces quelques jours de vacances promettaient de m’amener aux portes du Paradis des initiés. Enfin, c’est ce que je croyais. J’avais quatorze ans, et encore beaucoup à découvrir, quand bien même je croyais savoir beaucoup.

Mon oncle était facteurs de lettres, et son domaine d’arpentage se situait dans la rue du Rhône. Mais il avait également parcouru les rues de la Vieille Ville. Il se révéla un excellent guide, nous conduisant dans les traverses menant d’une rue à une autre par les cours, obtenant de certains propriétaires l’ouverture de passages peu souvent accessibles. Il me fit découvrir le Café du Molard, à l’époque encore haut lieu du poulet-frites. Et le quartier des Grottes, ses bistrots interlopes à la faune étrange. Des Pâquis, il me montra le Palais Mascotte. Il nous mena aussi dans le quartier des organisations internationales et des ambassades. J'étais très impressionnée malgré mon air blasé.

Son épouse, une Alsacienne, merveilleuse cuisinière, me fit découvrir des nourritures dont j’avais lu les noms, parfois entendu parler par quelques camarades que je trouvais un poil snobs et snobant, mais aliments dont j’ignorais tout du goût : du homard, du foie gras, du champagne (une gorgée, je vous rassure). Quelles délices.

La ville, terne en journée sous son couvercle de brouillard décembresque, brillait insolemment la nuit, les vitrines de la rue du Rhône déjà débordant de joyaux. L’agitation propre à la préparation de Noël et de la fin de l’année était, tout comme aujourd’hui, d’actualité, et les magasins grouillaient de gens pressés de consommer.

Quant à moi, mes parents m’avaient donné de l’argent pour m’acheter un vêtement ou des chaussures. A cette époque, il faut le dire, on me prenait facilement pour une adulte et je m’habillais plutôt comme une femme de trente, voire de quarante ans. Je n’osais guère porter de mini-jupes (quand bien même mes parents ne s’y opposaient pas). Pour l’occasion, j’avais revêtu un costume tailleur à jupe étroite pied-de-poule à la « sherlock holmes », un pull bordeaux, et un manteau redingote magnifique, fuchsia éclatant, à large col et gros boutons. J’avais des chaussures bordeaux, mais un peu trop légères pour la saison, ou des bottes, mais à Genève, je trouvais exagéré de marcher dans des rues sèches, sans neige, avec des bottes fourrées. J’avais donc décidé que la somme donnée servirait à l’achat de chaussures.

Me voilà dans les Rues-Basses, à la veille de Noël. A la Croix-d’Or, je tombe sur la vitrine du magasin Salamander. Et là, je vois une paire de mocassins, classique, avec un petit talon, beurre frais… une merveille. C’est eux, c’est sûr, c’est eux que je veux, et à l’évidence, ils n’attendent que moi. On essaye, ils me vont. Le cuir, des gants. Affaire conclue. Je repars avec les mocassins aux pieds. Le roi n’est pas mon cousin, pour sûr. Et malgré mes quatorze ans, comme une toute petite fille qui reçoit sa première paire de chaussures vernies, je marche sur un nuage en regardant mes pieds.

Au lendemain de Noël, toujours sous le couvercle gris qui semblait être la marque de Genève en cette fin d’année, mon oncle nous a amenées admirer les avions et visiter l’aéroport.

Au retour, il décide de nous présenter Le Lignon, en nous y rendant à pied. Il savait pouvoir compter sur nos habitudes jurassiennes de marches au long cours pour nous faire crapahuter. J’avais bien entendu mis mes belles chaussures. Au bout d’un moment, ces mocassins, pourtant au cuir si doux, commencèrent à me faire mal. Puis, de maussade, le temps devint pluvieux, et  - pour couronner le tout - la neige s’invita. Nous avions quitté les maisons de Vernier, pour nous retrouver dans un no-man’s-land lugubre, sur lequel s’appesantissait une brume de plus en plus épaisse, et la neige tourbillonnait toujours plus, brouillant encore plus le paysage. On n’entendait presque plus rien. De temps en temps, une voiture passait, on apercevait à peine ses phares.La neige commençait à faire une couche épaisse et collante, sur un sol gelé. Il y eut une saleuse, puis une autre. Des masses de sel projetées sur le macadam. J’avais de plus en plus froid aux pieds, et je regardais, consternée, l’humidité qui commençait à ronger le cuir de mes magnifiques chaussures toutes neuves.

Soudain, comme une ville fantôme, Le Lignon, encore en construction à cette époque, surgit. Il faisait presque nuit, et tout le site baignait dans quelque chose qui ressemblait à la fin du monde : tous les alentours étaient en chantier ; sous la neige, de la boue partout que le gel commençait à peine à se solidifier. Mes chaussures n’en pouvaient plus, et moi aussi.

Mon oncle était fier de nous présenter la ville du futur : dix mille habitants y étaient prévus. Quasiment ma ville ! Mais j’avais froid, les pieds mouillés, et je décidai que franchement, ça ne m’intéressait pas tant que ça, et que je préférais tout de même vivre dans ma petite ville, et ses quelque quinze mille habitants, plutôt que dans ce monstre de béton dans une campagne étriquée et grisâtre.

Nous arrivâmes enfin chez mon oncle, où sa femme nous avait préparé un thé aux épices. Que je bus, les pieds dans une bassine d’eau chaude. Quant à mes chaussures, elles furent définitivement baptisées par la neige et le sel de Genève, le cuir taché, à jamais rongé.

Je les ai portées pendant quelques temps encore, mais sans fierté, trop déçue de leur mésaventure.

 

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