Feu sur la Ville 3

Ce jour-là, il avait fait très chaud, lourd, orageux. A l'école, toutes fenêtres ouvertes, nous avions transpiré sur nos cahiers, la bouche ouverte comme des poissons laissés sur la rive.

J'avais quitté la classe vers les 16 h 00 et, avec une amie qui vivait dans le même quartier que moi, nous nous dirigions vers le Technicum, avec l'intention de passer près de l'ancien cimetière pour rentrer plus vite faire nos devoirs ensemble, lorsque les pompiers nous doublèrent.

Depuis un certain temps, nous sentions les effluves de la fabrique de chocolat et caramel. Rien que de très normal, puisque les bourrasques de vent venaient de l'ouest et passaient cueillir les bonnes odeurs de la manufacture avant de les répandre sur la ville, à l'est de celle-ci.

Sirènes hurlantes, plusieurs véhicules rouges empruntaient la même direction que nous, et s'engouffraient dans la rue entre le Technicum et l'école primaire de quartier. C'était notre chemin, alors nous avons continué à la suivre.

Une petite foule était massée devant le terrain municipal de football, le nez en l'air. Le parfum de sucre brûlé était devenu plus entêtant, et nous vîmes alors les premières flammes qui avaient crevé la toiture crénelée de l'usine, léchant la grande cheminée de briques rouges.

Un coup de vent aviva le feu, et des tonneaux de sucre décollèrent comme des fusées, pour aller exploser au-dessus du bâtiment. L'odeur devenait de plus en plus suffocante, les flammes grandissaient, jaillissant de l'usine. Les vitres éclataient sous la chaleur, et à chaque fois, le feu grondait de joie, gagnant toujours plus de terrain.

A moi, les fèves ! A moi, le sucre ! A moi, le lait ! Et je goinfre les plaques de chocolat prêtes à l'expédition ! Et j'avale les caramels mous ! Disparues les pâtes de fruit, fondus  les bâtons à la liqueur ! Et je dévore les papiers de bureau ! Et je te fais tomber ce mur de torchis et de lattes de bois ! Et je suis heureux, et je gigote, et je fais place nette.

La fumée noire de l'incendie s'étalait sur nos têtes, s'épandait sur la ville, n'arrivant pas à se disperser, toute engluée de cette odeur de sucre et de chocolat brûlés, odeur devenue franchement écœurante.

La foule avait grandi, et parmi elles se trouvaient des ouvrières de cette usine. Beaucoup pleuraient. L'une d'entre elles hurlait "e la guerra, e la guerra" en se griffant le visage, alors que d'autres tentaient de la calmer. Une femme nous expliqua qu'elle avait vécu les terribles bombardements de Milan et de ses faubourgs étant enfant. J'étais très impressionnée par cette réaction, qui me parut de prime abord excessive pour une adulte, moi qui comptait, un brin moqueuse, avec d'autres adolescents qui faisaient les farauds, "les belles rouges" à chaque explosion de tonneaux.

Les pompiers eurent du travail plusieurs jours pour achever l'extinction de ce sinistre, le feu repartant plusieurs fois.

La ville vécut quelques jours dans une atmosphère caramélisée, chocolatée, agrémentée de l'odeur caractéristique des incendies. On reconstruisit l'usine de façon moderne.

Puis, une trentaine d'années plus tard, la fabrication du chocolat et de toutes les friandises spécialités de cette marque quitta notre ville, pour aller continuer sur son autre site, de l'autre côté de la frontière.

 

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