En hiver, les incendies étaient terrifiants. Evidemment, la période de Noël et de Nouvel-An voyait, chaque année, son lot d'immeubles partant en fumée. Par-dessus les toits de la ville, on entendait souvent le tocsin, sombre et profond.
Une nuit, une très froide nuit, nous habitions encore au centre, sous le Vieux-Collège, nous fûmes réveillés par la cloche du Vieux-Moutier.
Les jours précédents, il avait énormément neigé, une belle neige, poudreuse, froide, scintillante, chaque flocon détaché des autres, joliment dessiné. Tous les sons étaient ouatés par ce manteau épais. Les courbes de la vallée, adoucies. Les toits des immeubles avaient comme un chapeau de près d'un mètre de haut, duquel pendaient des glaçons énormes, pointus, stalactites dangereusement suspendus au-dessus de nos têtes.
Je me mis à la fenêtre, dépourvue de volets en saison hivernale au profit d'une double-vitre isolante, et vis un ciel rouge, une neige rouge. Tout était rouge. La colline du Vieux-Collège et l'église catholique, en silhouettes noires, se découpaient sur ce décor sanglant. Sur le moment, je pensai à une aurore boréale ; j'avais lu une petite histoire sur un jeune Esquimeau où l'on expliquait ce que c'était. Mais très vite, on me fit comprendre que c'était le feu qui embrasait ainsi le paysage, embrasement réverbéré par la neige.
Derrière la colline en ombre chinoise, mais où exactement, tout le quartier semblait brûler. C'était magnifique et terrifiant à la fois. Et la cloche continuait son branle de mort.
Nous restions silencieux à regarder ce ciel n'en pas finir de rougeoyer, à écouter le tocsin. Des voisins partirent dans cette lueur voir où se passait cet incendie qui semblait avoir des proportions énormes. Peut-être aussi pour s'assurer que nos maisons ne risquaient rien, étant toutes anciennes et construites en ordre contigu.
Quant à moi, je commençais à avoir peur : peut-être devrions-nous nous habiller, préparer un baluchon, quitter notre maison, si chaude et si confortable, pour aller nous réfugier dans le jardin public voisin, au froid ?
Mes parents nous rassuraient, mais je sentais bien leur inquiétude tout de même.
On nous recoucha, et nous essayâmes de dormir. J'entendais parfois le glissement des pantoufles de mon père ou de ma mère qui allaient observer le ciel, des chuchotis. Un voisin vint gratter à la porte.
Au matin, une odeur de bois brûlé, mélangée à un parfum minéral, planait sur la ville. Mon père m'habilla, prit la luge sur laquelle il m'installa avec mon frère, et nous allâmes constater les dégâts.
Dans une combe qui partait vers le sud, le feu avait totalement détruit deux très vieilles et très belles fermes. Les dernières qui étaient en ville. Le feu avait dévoré le bois, l'eau et le froid avaient fait exploser la pierre, du calcaire blanc. Une nappe de glace recouvrait ce qui restait de ces deux constructions. Un hydrant avait également rendu l'âme, tué par le froid extrême de cette nuit-là. Mon père m'expliqua que les pompiers n'avaient pratiquement rien pu faire, le gel ayant très vite empêché toute intervention. Ils n'avaient pu que contempler impuissants le feu se déchaîner sur les deux habitations.
Et nous étions là, sous un magnifique soleil, à moins 20° Celsius. Recouvrant les ruines noircies et déchiquetées des deux bâtisses, la carapace de glace brillait sous cette lumière radieuse, dans un décor blanc et net.
Plus tard, sur la place laissée par les deux fermes, on construisit un petit magasin libre-service.
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