Chez nous, les incendies prenaient des proportions souvent dramatiques. En hiver, mais aussi en été.
A la belle saison, c'était souvent des fermes qui prenaient feu, le foin mal séché fermentant et dégageant une chaleur trop importante. Un drame chaque fois, où souvent en plus des biens matériels détruits, des animaux finissaient carbonisés dans ces incendies.
Mais il arrivait parfois que le feu prenne en ville, et là, c'était encore une tout autre affaire.
Au centre ville, il y avait une petite rue bordée, à l'est, par un pâté de maisons anciennes, avec quatre ou cinq entrées. Grises, hautes de cinq étages, avec de vastes combles sous les toits, ces bâtisses avaient encore des escaliers en bois. Les murs intérieurs étaient en pierre et torchis, doublés de bois.
La grand-mère de mon amour y habitait, ainsi qu'un de ses oncles. J'allais souvent la voir, avec mon petit amoureux, pour prendre les 4‑heures. Je l'aimais beaucoup. Elle portait des robes longues et amples, toujours noires, et avait des cheveux tout blancs qui frisottaient. Quand il faisait un peu froid, elle mettait une espèce de coiffe blanche, et elle nous regardait par-dessus ses lunettes rondes. Chez elle, il faisait toujours bon, tout était douceur et rondeur. C'était une vraie "Mamie Nova" avant la lettre (en fait, je pense que les publicitaires se sont inspirées d'elle pour créer leurs divers personnages nous vantant des confitures, des desserts ou des cafés).
Je voyais son appartement un peu comme une grotte, avec des alcôves encombrées de meubles et de bibelots, protégées par de lourds rideaux de velours et de dentelles, des napperons crochetés posés sur chaque meuble, accoudoirs et dossiers de fauteuil. Aux murs, des tapisseries représentant des cavaliers arabes sur des chevaux cabrés et brandissant un cimeterre, ou des cerfs bramant dans une clairière automnale, sur fond de coucher de soleil orangé.
Son fils, qui habitait dans l'entrée voisine, au rez-de-chaussée, était un "original". Il avait été légionnaire et avait décoré son appartement d'objets tout à fait exotiques. En plus, il possédait un merle des Indes, qui flûtait ses apostrophes sur le bord de la fenêtre à l'adresse des passants. Son vocabulaire était assez large pour se montrer parfois aimable, mais le plus souvent, il était un poil (une plume ?) hargneux.
Pour moi, ces deux appartements étaient le comble de l'incroyable, un terrain de découvertes et d'étonnements, un vrai capharnaüm. Ils me montraient une tout autre manière de vivre que chez mes parents, où le "bon goût", le classicisme, les objets peu nombreux mais bien choisis, et l'ordre régnaient dès 9 h 00 du matin, le ménage étant "plié" par ma mère, suractive et levée tôt.
Ainsi, dans ces immeubles vieillots du centre ville vivaient des gens simples, retraités, ouvriers, petits employés de bureau.
Un jour, le feu prit dans un des bâtiments. C'était en été, vers la fin de l'été, sauf erreur. Il était midi (à ce qu'il me semble). Le tocsin se mit en branle. Les gens convergèrent vers la fumée qui s'élevait au-dessus des toits de la ville. Lorsque j'arrivai sur place avec mon père, les galetas étaient déjà tous en train de flamber en crépitant, la toiture crevée. On entendait des détonations dans le brasier : les munitions des citoyens-soldats qui se prenaient pour des feux d'artifice, ou les bocaux de confiture qui partaient comme des fusées exploser dans le ciel.
On vit des passants monter aider les habitants à sauver quelques objets, secourir de vieilles personnes qui n'arrivaient pas à quitter leur appartement et leurs souvenirs. Une dame sortit avec une pile de torchons de cuisine neufs. Pendant ce temps, les spectateurs s'ébaubissaient devant le spectacle et encourageaient les pompiers.
Le feu rugissait, les bâtiments et leurs structures gémissaient, les pompiers couraient, renvoyant la foule vers le trottoir en face, car des escarbilles nous tombaient dessus.
Toute la rangée de maisons brûla, et il fallut plusieurs jours pour arrêter définitivement le feu.
Je ne me souviens pas s'il y eut un ou des morts dans ce terrible incendie. Ni quand il a eu lieu. Les bâtiments furent-ils détruits aussitôt après l'incendie, ou y eut-il réhabilitation ? A mon souvenir, certains furent terriblement dévastés par le feu et l'eau. Mais il me semble toutefois que je me rendis, après cet événement, à
Ce dont je suis sûre, c'est qu'aujourd'hui, à la place de ces vieux bâtiments, il y a la "nouvelle" Poste, assez laide.
Quant à la grand-mère de mon amour, et à son oncle, ils se trouvèrent, à l'instar des autres locataires, de nouveaux logis. Peut-être ceux-ci furent-ils plus confortables, plus modernes, mais ils ne furent jamais empreints d'autant de magie que ces vieux appartements biscornus.
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