Exil

J'ai treize ans et j'ai peur. Dans quelques semaines, nous devons quitter la ville où je suis née, pour retourner dans le village d'origine de mes parents, loin des copines, loin de tout ce que je connais.
Mes parents baissent les épaules et grognent que les autorités sont injustes avec eux en les renvoyant "comme des malpropres" là-bas. On ne veut plus d'eux ici...
Bon c'est, vrai, au village, il y a ma grand-mère et quelques cousins. Mais ils parlent une langue que je ne connais pas bien, parfois mes parents l'utilisent quand ils s'engueulent. Enfin, plutôt souvent que parfois, surtout ces temps. Dans le fond, et si j'y repense, je ne comprends bien dans cette langue que les gros mots et ceux qu'on utilise pour gronder ou blesser. Et quelques mots de tendresse.
Mon instit' me regarde parfois avec un air de penser "ma pauvre fille" et me parle avec douceur depuis que je lui ai annoncé que je devrais quitter l'école dans quelques semaines, et les raisons de ce départ. Mais qu'est-ce qu'elle peut pour moi ? Rien, et d'ailleurs qu'est-ce qu'elle comprend à cela, du haut de ses sept ans de plus que moi ? Elle peut bien me dire que cette manière qu'avaient nos autorités d'exiler les indésirables de leur territoire avait été la plus grande crainte de sa mère, en quoi cela peut-il me consoler, moi qu'on rejette ?
J'ai treize ans, et on me dit qu'on ne veut plus de moi ici. Plus de mon père, ni de ma mère, qui ont travaillé dans les usines de cette ville horlogère, qui ont fait des ménages chez les dames des patrons. On ne veut plus d'eux, et on montre du doigt tout le monde, les adultes et les enfants avec.
C'est vrai, ma mère fait un peu la vie, mais c'est pour arrondir les fins de mois et nous habiller. C'est moi qui m'occupe de mes frères et sœurs quand elle part le vendredi après-midi à Bienne et à Berne pour son deuxième travail. A Berne, elle va quand il y a des réunions politiques. Il paraît que les affaires marchent mieux à ce moment-là.
Et c'est vrai aussi que Vati ne travaille plus depuis plusieurs mois. Il boit trop et plus aucun patron de la place ne veut parier un sou sur lui. Alors, de tristesse, de déception, il boit et reboit encore. Avec mon frère, on doit parfois le déshabiller pour le mettre au lit tellement il est rond. En plus, il tousse de plus en plus, et il a toujours une marque blanche autour de la bouche. J'aime pas cette marque blanche sur sa peau de plus en plus transparente. On voit les veines battre à ses tempes, tout le temps.
Les dames patronnesses ont aidé un moment, en vérifiant qu'il y avait assez à manger, qu'on avait du bois et de pommes au galetas pour passer l'hiver. Elles nous ont donné des vêtements qui avaient été portés, lavés, portés, relavés, ravaudés, pour nous vêtir.  En plus, ils sont toujours d'une couleur indéfinissable : entre gris et jaune caca. Mutti a décidé un jour qu'elle ne voulait plus les voir à sa porte. Elle pouvait nous habiller, et bien mieux et plus joliment, grâce à son deuxième travail. Les dames ont dit "Mais c'est scandaleux, vous vous prostituez !". "Et alors, c'est pas votre cul qui est mis à contribution" a répondu ma mère. Les dames sont parties en caquetant, on les entendait dans la cage d'escalier. C'est vrai que le mot "cul", c'est pas très distingué. Moi, je me suis cachée dans la chambre des filles et me suis fait toute petite. Quand ma mère parle comme ça, elle peut lâcher une gifle sur le premier qui bouge mal une oreille. Après, elle nous prend dans ses bras en nous chuchotant des "Schätzeli" et des "Liebchen" et en pleurant avec nous. Là, on sent son parfum, celui de la soupe du jour et de son "Lune sur Rome". Ça nous fait un moment de tendresse, mais bon, faut pas que ça dure trop longtemps.
Ensuite, le curé est venu. Quelle histoire. On nous a mis dans nos chambres, mais on entendait quand même tout. Il voulait prier, Vati voulait bien, mais Mutti l'a envoyé bader. Alors le curé a fait un sermon. On ne doit pas boire, on ne doit pas faire la vie, ce n'est pas bien et il faut penser aux enfants. Le père a dit qu'il pensait toujours aux enfants, et que du coup ça le rendait triste et découragé, et que du coup il devait boire pour se requinquer. La mère a balancé que c'était parce qu'elle pensait aux enfants qu'elle allait à Berne, à Neuchâtel et à Bienne. Et que d'ailleurs, à y réfléchir, elle envisageait d'aller à La Chaux-de-Fonds, voire ici, ça lui ferait moins de frais et que ces MESSIEURS D'ICI auraient pas besoin de venir la voir en catimini à l'hôtel à Bienne. Le prêtre a dit "Jésus, Marie" au moins trois fois de suite. Ma mère lui a dit "Quoi, Jésus, Marie, qu'est-ce qu'ils peuvent pour moi et ma famille, ces deux là ?" J'ai rougi et j'ai repensé à la journée de confirmation, quand l'évêque était venu nous bénir, et moi dans ma robe blanche et ma petite couronne de fleurs, si contente d'être une compagne de Jésus, et ma mère si fière de sa petite Kikou. Ce jour-là, Jésus et Marie étaient nos amis. Le curé a tenu bon, il a invoqué dieu, les saints, et prié rapidement pour que la providence divine se penche sur nous et nous ramène dans le troupeau. Et que Vati aille mieux et retrouve du travail, et que Mutti puisse juste se contenter d'heures d'usine et de quelques ménages. Que mes frères ne chopent pas les oreillons et que nous, les filles, on reste dans le droit chemin.
Il est reparti. On est resté dans nos chambres. L'air était lourd, chargé de chamailleries rentrées entre les parents et on voulait pas risquer de se trouver pris entre.
Les autorités ont envoyé ensuite la dame des services sociaux. Elles nous a questionnés. Qu'est-ce qu'on avait mangé le jour même, et la veille, et encore les jours avant ? Quand est-ce que papa rentrait d'habitude. Et maman, elle partait souvent ? Combien de temps ? Est-ce qu'on nous battait ? Elle a inspecté nos deux chambres et vu qu'on dormait à deux dans un même lit. Elle nous a demandé de nous déshabiller jusqu'aux liquettes et a inspecté nos cheveux, nos oreilles, notre cou, nos coudes, le dos, les genoux, les ongles et les orteils. Elle a passé en revue nos petites armoires en sapin et notre literie.
Ensuite, elle a parlé avec les parents. Très vite, c'est devenu chaud. Nous, planqués dans nos chambres, on suivait la montée de température. Et maman : "Ben, d'accord pour arrêter, mais trouvez-moi un boulot qui paie autant. Moi, en deux jours, je me fais une quinzaine d'ouvrière, et c'est moins crevant. Et mon mari, il est d'accord. Hein, c'est vrai, Nestie, t'es d'accord ?"  Et la dame, "Mais, Madame, mais, Madame, ...".
Moi, j'avais les oreilles toutes chaudes, et je savais pas si je devais rire en imaginant la figure de la bonne femme en voyant mon père hocher de la tête pour dire oui, dans l'état où il était, ou intervenir pour arrêter cette discussion et aider ma mère à repousser l'intruse et la renvoyer à des affaires plus urgentes que celles de notre famille. Parce que dans le fond, nous ne manquons ni d'amour, ni de rien. On est bien nourris, bien propres et bien habillés. A part quelques taloches et des mots parfois un peu durs, on ne nous bat pas.
Nos parents, c'est pas la crème des rupins, pour sûr. Mais c'est plutôt des braves gens. Pauvres et paumés, c'est vrai, mais quoi ? Ma mère, elle a tout juste trente ans, et déjà six enfants. Mais elle est encore belle, même si je vois bien, dans le pli de sa bouche, dans sa nuque penchée sur l'évier, quelque chose de plus lourd que la fatigue s'installer sur ses épaules, l'écraser. Mais elle lutte. Chez nous, c'est propre, malgré qu'on habite dans une de ces vieilles maisons branlantes sans grand confort des rues basses de la ville. Et puis, les grands, on l'aide. On s'occupe de Vati. C'est quand même pas sa faute s'il est malade, si le vin lui rend la vie moins dure. Il fait du mal à personne. Il a jamais rien volé. Il travaillait aux presses à la grande manufacture de mécanique, et il a été blessé à une main. On n'a jamais voulu le reprendre après. Sa main est restée handicapée et il ne peut pas bien s'en servir. C'est un crime, ça, d'avoir eu un accident de travail ?
Voilà, j'ai treize ans, en cette année 1972, et je vais me retrouver dans un bled perdu au pied des Alpes, loin de mes copines, tout ça parce que les gens bien ne supportent pas la vue de la pauvreté.

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