
Enfants, mes cousins et moi trouvions, dans le tiroir de la grande table, dans la "Stube" chez ma grand-mère, des boîtes de fromage fondu, dans lesquelles, les fromages tartinés et digérés, ma grand-mère rangeait et collectionnait ses dentiers et ceux de feu notre grand-père. La première fois, c'était surprenant. Mais par la suite, nous nous amusions de ces restes, un tantinet macabres.
Mais j'ai appris plus tard qu'il n'y avait pas tant à rire de ces dentiers, en tout cas de ceux que ma grand-mère avait dû "chausser" très jeune.
Car elle reçut son premier dentier à dix-huit ans, en mil neuf cent huit. C'était le cadeau de ses parents à l'aube de sa vie d'adulte, sorte d'avance sur sa dot. Non qu'elle eût les dents pourries, ou qu'un accident lui eût laissé la bouche fracassée. Non, pas du tout. Simplement, c'était la coutume chez les gens pauvres. On faisait arracher les dents aux filles pour qu'elles trouvent plus facilement un mari. En effet, on garantissait ainsi au futur une épouse économique sous l'angle des soins dentaires.
Je n'ose imaginer toute cette souffrance... J'ignore comment on opérait à l'époque. Y avait-il déjà des anesthésiants ? Procédait-on en une seule fois ou en plusieurs séances ? Et que ressentaient ces jeunes filles, belles ou laides, face à cet anéantissement de leur jeunesse ?
Et qu'en a pensé ma grand-mère, cette femme plein d'allant, domestique puis ouvrière d'usine, qui ne s'est mariée qu'après avoir coiffé Sainte Catherine ?
Photographie de studio prise dans les années 40
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