Colporteurs

L’autre jour, dans un blog qui abordait la question de l’immigration des Rroms ou de leur présence dans nos rues, je rappelais que dans mon enfance, une fois ou deux l’an, nous voyions des gens de voyage traverser notre ville, restant quelques temps parmi nous pour effectuer des réparations diverses à façon, ferronniers, rétameurs, rémouleurs, rempailleurs de chaises, … réparateurs de génie des petites choses des petites gens.

Et il m’est revenu tous les autres colporteurs qui frappaient à notre porte. Aujourd’hui, on n’en voit plus, ou presque plus, la plupart des immeubles étant devenus inaccessibles. Faut avoir le code… Et puis aussi, un plus grand nombre de personnes travaillent et de nombreuses portes restent closes, faute d’hôte.

Le premier à revenir dans ma mémoire était ce vieux Glaronnais, qui venait vers la fin du printemps nous proposer des rubans, des bouquets de rhododendrons, et du schabziger. Il débarquait du train. Les premières fois que l’ai vu, il avait un âne avec lui, bâté et portant sa charge de marchandises.

Le vieux était toujours vêtu d’un pantalon de coutil noir, d’une blouse bleue brodée, d’un chapeau noir et de grosses chaussures cloutées. Ses cheveux, frisés, poivre et sel, et mi-longs, cachaient ses yeux. Une barbe très fournie, blanche et grise mangeait tout le fond de son visage. En fait, on ne voyait de lui que son nez et le haut de ses pommettes, ses yeux disparaissant sous d’énormes sourcils. Dans le dos, il portait une hotte.

Il arrivait dans les rues, et annonçait sa marchandise dans un français fortement alémanique. Et « Véritable schabziger » retentissait comme « Féritabel schapzigre », son âne le suivant et jouant des oreilles.

Ma mère lui achetait parfois quelques rubans pour mes robes ou mes cheveux, un coupon de tissu pour confectionner un dirndl dont on m’affublait, reste d’influence de la « Mélodie du Bonheur ». Mais à tous les coups, elle achetait, pour mon père, un cône ou deux de schabziger. Il fallait être né dedans pour aimer ça. Quant à moi, je trouvais que cela sentait ‑ empestait devrais-je dire ‑ l’étable porcine. Et même lorsque nous eûmes un frigo, il me semblait que cette odeur arrivait à en franchir la porte bien close.

Pour ceux qui, Suisses ou non, ne savent pas ce qu’est le schabziger, précisons qu’il s’agit d’un fromage du canton de Glaris, dans l’est de la Suisse, un séré parfumé par du trèfle mélilot, séché, façonné comme un cône tronqué et, à l’époque, emballé dans un papier d’aluminium vert et argenté. L’odeur en est puissante, mais ce n’est rien à côté du goût. Ça vous remplit l’arrière-nez, et vous ne sentez plus rien pendant deux jours. A l’époque, on n’en trouvait pas dans notre ville, sauf lorsque le vieux Zigermännli passait dans nos maisons.

Mais pour moi, le plus grand mystère était de savoir comment le bonhomme faisait pour avoir chaque jour des bouquets de rhododendrons et d’edelweiss frais, alors qu’il dormait chez des paysans du coin. Et second mystère : comment se faisait-il que ni les rubans ni les tissus ne sentaient le schabziger ?

On voyait aussi venir chez nous les vendeurs de chez Just, dont le siège était situé dans le village d’origine de ma grand-mère paternelle, qui nous proposaient des de produits corporels : savons, crèmes, parfums, sels de bains, …  ; il y avait aussi le « Bien des Aveugles », les brosses Walther (« Walther brosse bien »), et les représentants des produits Nährin. Ah, la crème de noisettes de chez NährinNutella à côté, c’est rien. Pas de chocolat, pas de graisse en masse dans cette crème à tartiner pure noisettes. Hélas, on ne la fabrique plus. Nous achetions aussi la mélasse de genièvre (Wacholder en allemand, un des premiers mots que j’ai sus), mélasse au goût puissant, presqu’autant que le schabziger.

Et puis parmi tous ces colporteurs, vendeurs au porte-à-porte, il y avait les « colporteurs du Bon Dieu », ainsi que les appelait mon père. Les Témoins de Jéhovah, les Mormons, les Salutistes. Ma mère qui adorait débattre religion les faisait entrer, parfois les invitait à notre table, ceux-ci débarquant immanquablement à 11 h 45 ou vers 18 h 00, au grand dam de mon père qui ne pouvait pas les supporter. Quant à moi, ils me faisaient parfois un peu peur, avec toutes leurs angoisses, mais j’aimais bien les images de scènes bibliques que certains distribuaient et les magazines remplis de Jésus, de vignettes avec des personnes magnifiquement coiffés comme les grands acteurs américains, mais habillés comme au temps des Romains, avec des loups et des lions pâturant dans de vertes prairies au côté de gazelles et d’agneaux.

 

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