Chasse au Dahu

Crapahuter par monts et par vaux, tel était leur plaisir, à ces deux filles. Partir à la chasse au dahu en été, et fendre la poudreuse, ralliant ainsi Verbier à Veysonnaz par les sommets. Elles connaissaient le moindre vallon, savaient où s'arrêter pour pique-niquer au soleil, ou boire le verre de l'amitié. On les avait repérées, les deux coquines, et aux télécabines, les préposés avaient toujours le mot pour rire, la bonne blague avant de les pousser dans la nacelle.
La petite trentaine joyeuse, coquettes mais néanmoins bouffeuses de pâturages et de neige, gourmande des bonnes choses de la vie, elles tournaient autour du Mont-Fort ou du Mont-Blanc, selon la saison.
Un samedi de février, radieux, elles avaient abattu pas mal de kilomètres, fait les 4-Vallées. Elles venaient de terminer la terrible descente du Plan-du-Fou, à l'époque encore sauvage. Elles s'étaient arrêtées au moment à Prarion pour profiter du soleil, fumer une cigarette et rire de leurs exploits dans le dévaloir qu'elles avaient emprunté. Cela avait été un pur plaisir : la plaine du Rhône s'étalait devant elles, baignant dans la lumière d'une fin d'après-midi du mois de février, la neige dans la combe qu'elles avaient descendue avait vu peu de passages de skieurs émérites, et elles avaient pu s'éclater dans une poudreuse encore vierge.
Mais il fallait attraper une navette automobile qui devait les ramener d'Auddes aux Mayens-de-Riddes pour revenir sur Verbier par les Savoleyres. Et la question des horaires commençaient à légèrement les tarauder.
Elles s'ébranlèrent et, par champs et par route, elles arrivèrent à la station habituelle où elles montaient dans la navette. Le bistrot attenant était déjà fermé, et quelques personnes attendaient le minibus, lorsqu'une personne vint les avertir que la dernière navette encore à l'horaire ne viendrait pas jusque-là, en raison d'un risque d'éboulement, et qu'il fallait se hâter d'aller la chercher plus bas en suivant la route.
Deux hommes arrivèrent à ce moment-là, manifestement mouillés, rouges de trop de soleil et fatigués. C'étaient deux rudes gaillards, l'un genre Robert Redford et l'autre plus lourd et plus méditerranéen en même temps. Celui-là était particulièrement mouillé, et son pull laissait voir de la neige accrochée par boules à la laine. A l'évidence, il avait dû chuter plusieurs fois.
En fait c'étaient deux Américains, qui s'approchèrent des filles déjà sur le point de quitter l''esplanade. Ils demandèrent où ils devaient attendre le bus pour les Mayens-de-Riddes. Après une explication rapide, et voyant leur air légèrement hébété et déçu, elles leurs dirent de les suivre. Ils plantèrent les bâtons et, dans un premier petit virage, chute du grand Américano-Méditerranéen. Qui sacra en pur texan. Sa fixation s'étant ouverte, il dut enlever ses gants et rechausser son ski. On patienta. Et redépart. Nouveau léger virage, nouvelle chute. A nouveau, remettre son ski qui s'était décroché.
Toute la descente se passa ainsi, avec une chute tous les 100 mètres environ. La plus rapide des filles marquait son impatience. L'autre aidait Robert Redford à relever son copain, qui sacrait toujours plus, mais de plus en plus faiblement, la fatigue le gagnant. Le froid commençait à se faire sentir, le soleil s'étant planqué derrière les Muverans. Les deux filles commençaient à craindre de ne pas arriver à temps au nouveau point de ramassage, et se voyaient mal finir la route jusqu'aux Mayens-de-Riddes à pied... mais il n'était bien entendu pas question de planter là ces deux touristes harassés. Finalement, la plus rapide partit devant prévenir. Et les autres arrivèrent quelques instants plus tard, le conducteur de la navette ayant consenti à attendre.
Arrivés aux Mayens, on se mit en cabine pour monter aux Savoleyres. Et on s'expliqua. Les deux types venaient d'Allemagne, avec tout un groupe de militaires américains stationnés là-bas. Ils sont tous deux tankistes et n'ont pas voulu skier avec leurs amis. Ils ont fait les 4-Vallées, et le tombeur est tombé moultes fois, sa fixation s'ouvrant systématiquement. Certes, ils ne sont pas d'excellents skieurs, mais quand même... On leur demande s'ils ont une carte de la région et ils exhibent le plan des 4-Vallées. En riant, ils constatent qu'ils ont été quelque peu "misoriented". Pour des tankistes, quoi de plus banal ?
La nuit était tombée, claire et froide. Arrivés aux Savoleyres, les filles tentèrent de régler la fixation défaillante à l'aide d'une pièce de quatre-sous. Et départ sous la lune, sur une piste déserte. Enfin Verbier, et le zigzag entre les chalets, où l'on peut apercevoir au passage des familles installées à leur repas du soir ou devant un feu de cheminée. Il faut éviter de s'encastrer dans un mazot ou une barrière, et les "fuck" s'enchaînent. Mais enfin, tout le monde arrive à Médran sain et sauf. On saute dans les cabines qui descendent à Bruson. Nos deux gaillards sont hébergés à Sembrancher, mais les copains sont déjà rentrés avec leur bus. Alors comment y aller ? Qu'à cela ne tienne : on les embarque dans le véhicule des filles et on les dépose, entiers, épuisés, cuits de soleil et de neige dans la salle de leur hôtel, sous les applaudissements de l'armée américaine, déjà restaurée et pas plus inquiète que ça de l'absence de ses tankistes. Fort aimablement, on offre le scotch de l'amitié aux deux sauveteuses pas peu fières.
Le soir même, après être rentrées en plaine et avoir pris une douche méritée, nos deux coquines sont remontées à Sembrancher prendre les deux gaillards pour aller manger une fondue aux tomates à Martigny et aller danser en boîte. On ne vous dira pas plus sur la fin de la soirée. Mais ce jour-là, elles allièrent le ski sauvage à la chasse au dahu. Et celle-ci fut bonne.

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