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Le 17/05/2010 à 13:31Peripaton

 

En ces temps tristounes où l'on ne cesse de renvoyer les étrangers habitant en Suisse à leurs différences, comme si elles devaient les rendre forcément dangereux et inaptes à vivre parmi nous et avec nous, je souhaite revenir sur un temps, dans le fond pas si lointain, où les Suisses entre eux marquaient leurs différences et en faisaient matière à ségrégation, chicanes et même, parfois, extraditions.

A la fin du XIXè siècle et au début du XXè, mon pays se montrait très dur à l'égard des gens très pauvres ou ressentis comme asociaux : internement administratif (parfois à vie), emprisonnement des filles mères, orphelinats qui ressemblaient plus à des prisons qu'à des lieux de vie pour enfants, travail obligatoire des orphelins placés dans des fermes ou des alpages, séparation des enfants de leurs familles, stérilisation forcée de certaines couches de la population.

Certes, cela se passait également dans les autres pays d'Europe.

Nombre de reportages télévisés ont fait état des déportations (y a-t-il un autre mot pour cela?) d'enfants, orphelins ou de milieux indigents, de Grande-Bretagne vers le Canada ou l'Australie, pour ne prendre que cet exemple-là. La rudesse institutionnelle à l'égard des plus démunis au début du XXè siècle, dont certaines pratiques ont été perpétuées jusque dans les années soixante-dix du siècle dernier pour ce qui concerne la Suisse, était terrible.

Dans les étranges coutumes dont mon pays ne peut guère être fier, outre la coutume du dentier déjà décrite, il en était une autre.

Il faut savoir qu'en Suisse, on est originaire, par le sang du père, d'une commune, quel que soit le lieu de naissance. Jusqu'en 1972, si une personne domiciliée en-dehors de son lieu d'origine tombait en déchéance (alcoolisme, maladie grave, chômage chronique, comportement asocial ...), on pouvait la renvoyer dans sa commune d'origine, qu'elle y eût ou non encore des attaches. Quant aux femmes, elles perdaient leur bourgeoisie d'origine en se mariant, et devenaient ressortissantes de la commune d'origine de leurs époux.

C'est ainsi qu'au début du XXè siècle, des communes virent revenir (ou arriver) des "femmes de mauvaise vie" originaires de ces lieux. Certaines étaient des prostituées ou d'anciennes serveuses de bistrots ouvriers, devenues alcooliques parfois ou gravement atteintes dans leur santé, d'autres étaient des ouvrières phtisiques, mais toutes célibataires. Avec un bon sens de paysans, les édilités de ces communes n'entendaient pas devoir dépenser de l'argent pour ces personnes qui, la plupart du temps, n'avaient plus aucune chance de trouver un emploi et faisaient tache dans leurs petites communes bien pensantes, l'église étant systématiquement au milieu du village.

Alors, on passait des annonces dans les journaux des villes aux alentours "Commune de Xyz propose en mariage femme de XX ans. Dot de XXX F". Le montant offert dépassait rarement les 100 F de l'époque. La femme n'avait pas son mot à dire, et devenait ainsi ressortissante d'une autre commune, qui risquait bien de voir le fardeau de la solidarité sociale lui incomber quelque temps plus tard, la misère épousant la misère.

Aujourd'hui, de ces anciennes pratiques, il reste encore à chaque Suisse de requérir un "permis d'établissement" de sa commune de domicile lorsqu'il s'installe en-dehors de sa commune d'origine. Mais il pense normal d'habiter où il l'entend sur le territoire de la Confédération helvétique. Il sait qu'on ne peut lui refuser ce document. Il sait qu'il ne peut plus être extradé dans son canton d'origine, sa commune de bourgeoisie, quel que soit son comportement. Le rêve des chemises brunes genevoises d'Oltramare des années 1930 (cauchemar des Confédérés) de vider Genève de ses habitants valaisans, fribourgeois ou bernois, perçus à l'époque comme des fauteurs de troubles, rastaquouères, prostituées, ivrognes, bons à rien, tous si profondément étrangers et inassimilables aux mœurs feutrées genevoises, en les renvoyant dans leurs cantons arriérés, ce rêve nauséabond s'est dispersé dans la nuit de l'histoire. Et ce qui semblait impossible encore à l'orée des années '70, un pays ouvert à tous ses ressortissants, est finalement devenu réalité pour chaque Confédéré.

Est-il possible d'imaginer que cela le soit également pour les autres habitants de notre pays, venus de contrées plus lointaines ?

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